Daymé Arocena à l'heure cubaine

Actualités - par Florent Servia - 21 mars 2017

Daymé Arocena. Catapulté en espoir et révélation des musiques cubaines, ce nom fait son bout de chemin depuis quelques années. Nous avons appelé la chanteuse sur son île, pendant ses trois mois de trève hivernal, afin qu'elle nous parle de son nouvel album, Cubafonia.

Un coup de fil et Daymé Arocena vous dresse l’histoire des musiques cubaines avec la ferveur et l’outrance du passionné face à l’ignorance des autres. Toute la raison d’être de Cubafonia est de les remettre à leur juste place. La jeune chanteuse ne prend pas mille détours pour expliquer une intention de plus en plus rare chez des musiciens lassés de devoir être les défenseurs de musiques patrimoniales : elle trouve injuste et incompréhensible que des gens puissent encore ne pas savoir à quel point Cuba est une « place forte de la musique ».

 

Le nouveau phénomène cubain

À ce compte là, le titre est limpide. Du haut de son jeune âge, Daymé Arocena tente de réintroduire à sa génération les traditions qui ont fait l’histoire de la musique cubaine. Découverte par l’activiste Gilles Peterson, elle passe par l’étranger pour se construire sa réputation, aller vers le monde plutôt que l’attendre. C’est en arpentant La Havane, à la recherche de jeunes talents locaux, que le londonien est tombé sur Daymé. Il n’a depuis cessé d’œuvrer au développement de ce coup de cœur en conjuguant ses talents de producteur et ses multiples plateformes de communication (les déclinaisons du Worldwide : émission radio, webradio, festival et cérémonie de remise de prix). Un investissement qui semble évident alors qu'il place la chanteuse dans la droite lignée de Cesaria Evora (Cap Vert), Elza Soares (Brésil) ou Miriam Makeba (Afrique du Sud). Des références bien choisies qui lui prédisent une carrière longue durée, déployée sur plusieurs générations. Au jeu des compliments, Daymé Arocena renvoie évidemment l'ascenseur à celui qu'elle voit comme son « parrain » : « Gilles [Peterson] ne me pousse pas à faire quoi que ce soit. Il me donne simplement la liberté de créer. Et en même temps, il va à l’essentiel d’un morceau. Il sait te dire ce qu’il y a de mieux à faire et peut transformer un morceau en véritable pépite ! ». Les mots de Daymé ne le décrivent pas autrement qu’en bon producteur, avec son flair et son savoir-faire. Il avait déjà sorti son 1er EP, One Takes, puis son album, Nueva Era, sur son label Brownswood.

Coïncidence ou évidence ? Une étiquette de chanteuse branchée lui collerait à la peau à Cuba. Il y a du Brownwood dans l’air. Elle s’étonne pourtant que même là-bas, les jeunes puissent considérer que sa musique est nouvelle : « On ne voit pas nécessairement qu’en fait ma musique est beaucoup plus ancrée dans les musiques cubaines qu’on ne le pense. Parfois les gens oublient notre identité. Peut-être suis-je là pour ramener à la mémoire des nouvelles générations à quel point notre patrimoine musical est riche, leur rappeler ce que c’est que d’être cubain. Je ne veux pas aller voir ailleurs quand il y a tant à faire ici ».

 

Artiste et passeuse

Pour contrevenir à ces oublis, la chanteuse change le cap très moderne qu'elle avait pris dans Nueva Era et passe en revue le patrimoine musical de l’île dans un album très varié qui réunit plusieurs des rythmes célèbres de l’île : le mambo, le cha cha cha, le boléro, la guajira ou le tango congo sont mentionnés comme des genres traditionnels abordés. Ce qui lui fait dire qu’elle ne fait que « suivre les pas des ancêtres ». « Pour comprendre d'où viennent ces musiques, il faut savoir ce qu'est la musique afro-cubaine. Elle repose sur des croyances religieuses et des prières. Les gens ont fait ces musiques pour appeler la pluie, demander de quoi manger... Des esprits étaient invoqués en ce sens... ». Elle même se vêtit de blanc en hommage à la santeria, cette religion afro-cubaine, née à Cuba et dérivée de la religion Yoruba (Afrique de l'Ouest) et dont elle se revendique, sous le patronage de l'orisha Yemaya, c'est-à-dire de la Sainte Yemaya, déesse de la mer.

Plus imprégné d'une neo-soul très prisée ces temps-ci, Nueva Era ne permettait effectivement pas autant de mesurer l'ancrage spirituel et culturel important de la chanteuse. Sous la forme d'une déclaration, Cubafonia établit officiellement cette volonté de faire connaître sa culture. On le saura désormais ! Mais elle le fait à sa sauce et avec caractère, sans jamais ployer sous le poids de cette ambition. Bien au contraire,  il émane de ce petit bout de femme puissance et joie débordante, sur disque comme sur scène. Et quand elle nous dit que « c’est [s]on moment », on comprend bien qu’elle fera ce qu’elle veut des traditions cubaines, comme la chef qu’elle dit aimer être.


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