La black Music en b.D

Par Willy Kokolo - 7 février 2017

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Black Music, Bourhis et Brüno (Dargaud, 2017)

Qu’est-ce que la « black music » ? La question peut paraître triviale, mais force est de constater qu’aucune définition acceptée largement n’a finalement émergé. Bourhis et Brüno nous proposent un projet autour des « musiques noires, oui, mais sans le jazz (sujet monumental, qui mériterait son propre livre), et uniquement issues des Etats-Unis d’Amérique. De 1945 à 2015. Du Blues à Beyonce ».

Après avoir évacué les origines profondes de la musique noire depuis le 17e siècle et les premiers « work songs » des escalves Noirs, ils se livrent à une analyse détaillée, année par année, avec une trame facile d’accès. C’est didactique certes, mais avant tout ludique, et l’aspect BD y est pour quelque chose. Aucune image d’archives, de photos : l’ensemble est revisité par la touche artistique des deux compères, y compris les jaquettes d’albums. Du blues (BB King, John Lee Hooker) à la Soul (Sam Cooke, Otis Redding) en passant par le rock’n’roll (Jimi Hendrix, Ike and Tina Turner), du Funk (James Brown, Funkadelic) au hip hop (Run DMC, Public Ennemy) en passant par le RnB (Curtis Mayfield, Marvin Gaye), les années sont donc présentées à travers le prisme de l’humour en suivant le déroulé suivant :

 

1.     Album le plus marquant de l’année ;

2.     5 autres disques majeurs + un disque hors USA ;

3.     anecdotes sur la culture populaire (cinéma, radio, TV, magazine, etc) ;

4.     remise en contexte politico-social ;

5.     naissance et décès d’artistes majeurs.

 

Deux heures suffisent pour parcourir le livre de bout en bout, mais il est plus intéressant de prendre son temps afin d’apprécier les incessants cross-over qui nourrissent la musique noire, entre tradition (revendications sociales et authenticité musicale) et modernisme (musique électronique, bling bling). Trouver des éléments de hip hop dès 1937 (« Preacher and the bear » du Golden Gate Quartet), et savoir qu’Angie Stone a fait partie du premier collectif hip hop féminin dès 1978, c’est un étonnement certain.

Après la lecture du livre, on devrait aussi pouvoir plus facilement briller en société en sortant des anecdotes complètement hilarantes. Après un accident en 1998 par exemple, Terminator X de Public Ennemy abandonne la musique et se lance dans un élevage d’autruches. La veuve de Sam Cooke, pour sa part, se remarie quelques moi après la mort de son défunt mari avec Bobby Womack. Le pantouflage, ça existe aussi dans la musique. Une dernière pour la route : lors de sa retraite spirituelle à Ostende (c’est en Belgique pour les mauvais en géographie), Marvin Gaye se faisait choyer par son cuisinier et futur chanteur, Arno.

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On aura aussi l’occasion de se lancer dans des débats sans fin après notre lecture. Par exemple, quelle année aura été la plus fertile pour la musique noire ? 1971, c’est la naissance d’Erykah Badu, Mary J Blige, Method Man, Missy Elliot, 2 Pac, Questlove et Snoop Dogg. En 1973, c’est au tour de Madlib, Mos Def, Nas et Pharrell. En 1975, c’est 50 Cent, Big Boi & Andre 3000, Lauryn Hill, Killer Mike, Will.I.Am, et Talib Kweli. Il y a aussi les traditionnelles interrogations sur l’origine de tel ou tel mot, la création de telle ou telle technique, etc. Le slapping à la basse par exemple aurait été inventé par Lary Graham, le bassiste de Sly and the Family Stone. J’avais toujours cru que c’était un des Isley Brothers.

Bref, Black Music est un ouvrage riche que tout aficionados de groove se doit d’avoir dans sa bibliothèque. Bien-sûr, on ne passe pas à côté de quelques déceptions, biais des auteurs oblige. Ainsi, on peut déplorer l’absence de Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald alors que Billie Holiday se voit accorder une place de choix. On peut aussi critiquer les références quasi anecdotiques à Earth, Wind and Fire ainsi qu’Eminem. Certes, on pourrait ergoter sur la couleur de peau de ce dernier, mais alors pourquoi avoir mentionné Amy Winehouse dans la catégorie des disques hors USA ? On note également l’absence d’un Keziah Jones dans cette même catégorie, même s’il ne peut sûrement pas prétendre au même rang que Miriam Makeba, Mulatu Astatke et autres Fela Kuti, cités quant à eux. Il semble y avoir aussi, de la part de Bourhis et Brüno, une volonté de diversification qui va à l’encontre d’un même artiste briguant la place maîtresse plus d’une année. Déjà « primé » en 2000 avec Voodoo, D’Angelo se fait voler la vedette en 2014 par Run the Jewels, alors que son Black Messiah est, en toute objectivité bien-sûr (!), bien meilleur et plus représentatif.

Le RnB est un terme inventé en 1948 par Jerry Wexler, journaliste au Billboard, pour délaisser le terme « race music », jugé trop outrageux. On constate que 70 ans plus tard, les Grammy Awards, eux, ont toujours une catégorie RnB « traditionnel ». Qu’est-ce à dire de la musique noire ? A vous d’y réfléchir. Moi, je vous laisse sur ce que donnerait l’année 2016, en toute objectivité une fois de plus (sic).

Album de l’année : Anderson.Paak, Malibu

5 autres disques majeurs : Solange, A Seat at the Table ; Childish Gambino, Awaken, My Love ; Common, Black America Again ; Frank Ocean, Blonde ; Charles Bradley, Changes.

Disque hors USA : Skepta, Konnichiwa

Contexte politico-social : Sur fond d’émeutes raciales et l’émergence du mouvement « Black Lives Matter », le candidat suprématiste Trump est élu à la Maison Blanche. Boycotté par les stars internationales, Trump cherche désespérément un artiste pour chanter à son inauguration ; Rebecca Ferguson, une artiste britannique Noire, accepte à condition d’interpréter « Strange Fruit », une composition de 1939 de Billie Holiday dénonçant les violences raciales. Trump refuse.

Anecdotes : on assiste à un come-back fracassante de plusieurs groupes mythiques (De La Soul, A Tribe Called Quest), alors que Mos Def rate son retour après 8 années d’absence.

Décès : Prince, Maurice White d’Earth, Wind and Fire ; Phife Dawg de A Tribe Called Quest


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