Rohey : Influences américaines en terres nordiques

Actualité - par Florent Servia - 8 novembre 2017

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En Norvège, quatre musiciens s’américanisent. Adoubé par Bugge Wesseltoft et son label Jazzland, Rohey sort A Million Things, un premier album plus que sérieux et déjà validé par le festival Blue Note, à Paris, où ils feront leur première française le 15 novembre.


Oslo Jazz Festival, août 2017. Il nous a fallu le lire pour le croire. La néo-soul chaleureuse de Rohey vient de Norvège. Leurs photos de presse jureraient presque avec ce que nous disent nos oreilles, influencées par ce mélange de traditions toutes très américaines. La soul et le jazz avec une touche d’électronique, sans que des clichés viennent gâcher la fête de ces couleurs très actuelles et peu courantes en leur pays. Sten Nilsen, le patron véritable de Jazzland, label du ponte local, Bugge Wesseltoft, ne s’y était pas trompé. Il y a du potentiel en Rohey. Les rencontrer à domicile nous a semblé une évidence. Pire, une nécessité. Ce fut chose faite pendant l’Oslo Jazz Festival, où le groupe était programmé sur l’une des plus grosses scènes, après le passage de Bugge Wesseltoft et son New Jazz conception.

C’est au café attenant le point de rendez-vous central du festival que le groupe au complet s’est prêté au jeu d’une première rencontre où s’est fait sentir une habitude, contractée en une année, à l’attention qui leur est portée. La voix du succès est engagée pour Rohey qui a multiplié les dates à travers le pays avec la conscience de l’originalité au sein des frontières norvégiennes. « On a constaté un écart entre ce que les gens écoutent et ce qu’ils jouent. Peu de groupes s’aventurent dans la musique soul jazz, même s’ils en écoutent. Nous sommes les seuls à le faire. C’est un privilège pour nous », résume Kristian B Jacobsen, le bassiste. De cette situation, Rohey a tiré l’attention reçue. Lancée pour les besoins d’une classe au Conservatoire de Trondheim, dans le nord du pays, où ils étudiaient tous le jazz, leur collaboration a doucement pris ses formes actuelles. Dans les standards de jazz s’est peu à peu immiscée une vibe soul, qu’ils n’ont pas laissée dans ses habits d’héritage. Ivan, le pianiste, compositeur et parolier du groupe, le rappellera à plusieurs reprises : ils donnent dans la future soul, ont choisi d’aller de l’avant. Plantées dans un nouvel environnement, les racines donnent de nouvelles fleurs. « Nous essayons d’être innovants. Nos références ne doivent pas prendre trop de place », raconte Kristian. Ce à quoi Henrik, le batteur, ajoute : « c’était dans le beau au départ, et plus empreint de soul. Puis c’est devenu un peu plus planant et déluré ». C’est qu’à la douceur soul ont été ajoutés de longues nappes électroniques et des headbangers saturés de quelques secondes. Rohey pioche en pop les attributs de ses aventures, sans que ces fioritures ne soient la source de leur force. Le groupe émeut avec sobriété. Contrairement à tant d’autres de leur génération qui prennent les chemins du soul jazz sans véritable talent ni distinction, Rohey est mûr, prêt à l’emploi pour les petites comme les grandes scènes. Les compositions sont bien menées, les musiciens solides, notamment la chanteuse, Rohey Taalah, impressionnante de maîtrise, sur scène comme sur disque.

Comme Nai Palm, la voix de Hiatus Kaiyoté - le band australien qui a très largement inspiré les norvégiens - un avenir en solo se présage, si la surdité n’a pas encore gagné tous les producteurs du monde. Elle chante dans un anglais intelligible : « Je considère pratiquement l’anglais comme ma première langue. J’ai grandi avec une passion pour l’anglais. Je m’y suis entiché en regardant des films américains. Je me sens d’ailleurs plus à l’aise quand les interviews ne sont avec des norvégiens ! ». Ivan Blomqvist, pianiste, compositeur et parolier du groupe, n’aurait pu faire autrement. Suédois de son état, c’est dans la langue universelle du XXIème siècle qu’il a choisi de raconter : « Je travaille les paroles pour que Rohey puissent les sentir et se sentir assez concernée pour en raconter l’histoire. Elle est la source pour le public, pas moi ». Pas gênée pour faire sienne des paroles d’autrui, Rohey Taalah possède un don de comédienne narratrice, facilité par les qualités de Ivan Blomqvist, selon elle : « Il a cette incroyable capacité d’écrire des paroles imagées. Je vois tout en face de moi. Et son propos est universel, je peux y mettre mon vécu et le transformer en une énergie et un feeling pour le public, les auditeurs ». La sensibilité qu’elle y met et la beauté de son timbre font le reste, comme dans ce couplet à frisson qu’est l’introduction entonnée de « Tell Me », où le dialogue piano-voix éclaire sur l’accomplissement général de ce disque.


A Million Things révèle en sa substance une texture moelleuse, un son doux, que l’approche soul jazz aux claviers (piano, Rhodes et autres) favorise, servant d’écrin à Rohey Taalah. L’ancrage actuel de la formation se fait par leur ouverture sur le monde, avec des orientations plus pop telles que MNDSGN, Hiatus Kaiyoté, Little Dragon, Thundercat ou Taylor McFerrin, qui guident Ivan Blomqvist dans ses compositions. « L’aspect sonique est primordial, d’autant que c’est un plaisir d’explorer la palette d’influences que nous avons dans le groupe. Les harmonies sont plus simples dans certains des morceaux les plus récents, mais nous avons poussé la production encore plus loin. Nous nous concentrons désormais davantage sur comment ça sonne. Pour Million Things, nous n’avions que 4 jours d’enregistrement. Maintenant, nous enregistrons les titres petit à petit pour la suite ». Plus pop, plus électronique, Rohey n’en oublie pas ses racines : « Nous ne laissons pas le jazz sur le bord de la route ». Il est un mode d’être et d’improviser mis en branle à tout instant dès lors que le groupe monte sur scène et s’évite d’être l’énième groupe pop qui se la joue bis repetita sur scène. « Nous évoluons assez librement dans nos progressions d’accords réharmonisons sur le vif. Sur les solos nous nous permettons de jouer out. Et puis Rohey ne chante jamais la mélodie de la même façon de toute façon ! (elle rit). Je ne pourrai pas jouer la même chose chaque soir ! Ce serait comme se contenter d’un doigt alors qu’on en a 5 à chaque main ! ». Il se murmure que l’évolution suit son cours et que la batterie sera potentiellement plus influencée pour la suite par le hip-hop qu’elle ne l’était déjà ponctuellement par J Dilla dans « Cellphones and Pavements ». Pour ce soucis de groove qui ne les quitte pas. En Norvège, Rohey a écumé les grandes scènes, celles du reste du monde les attendent.


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