Carminho et son Tom Jobim façon fado

Actualités - par Philippe Lesage - 29 novembre 2017

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Carminho, la nouvelle  égérie du fado et de la musique populaire portugaise, se penche sur la bossa nova, sur l’œuvre du géant de la musique brésilienne que fut Antonio Carlos Jobim, l’initiateur du mouvement.

Accompagnée par des musiciens sur scène pour le dernier concert de Jobim au Grand Rex - de mémoire en mars ou avril 1986 ou 1987, avec Jacques Morelenbaum, Paulingo Brago et Paulo Jobim, son fils - Carminho, a donné le 15 novembre dernier le lancement de son dernier album, à La Cigale. Pour l’occasion, le petit-fils Daniel se joint au quartet derrière le clavier. Il épouse la sobriété minimaliste du maître ; sans en avoir malheureusement le toucher (Tom Jobim étant aussi inimitable que Count Basie). Le concert était l’occasion rêvée pour nous de vérifier si le sentiment mitigé à l’écoute du disque serait levé.

Lors d’un entretien à bâtons rompus, la veille du concert, combative et légèrement pincée face à notre perplexité, Carminho défend sa démarche. «  C’est que vous avez du mal avec mon accent portugais ; c’est lui qui vous déroute dans votre écoute de mon interprétation de la bossa nova ». La musique brésilienne n’est pas une nouveauté pour elle puisqu’elle l’a découverte à la maison par la radio et le disque, elle qui fut élevée dans une famille liée à la musique et au fado en particulier. Elle précise que c’est au cours d’une tournée au Brésil qu’elle a reçu l’invitation de la fondatrice du label carioca Biscoito Fino d’enregistrer un album autour de l’œuvre d’Antonio Carlos Jobim.  Carminho a arrêté son choix en prenant bien en compte, pour chanter avec aisance, les différences phonétiques et même de vocabulaire existant entre la langue portugaise telle qu’elle est parlée au Portugal et telle qu’elle l’est au Brésil. Lucide, elle ajoute, «  en plus, les œuvres de Jobim, c’est un autre univers ». Il lui a donc fallu s’approprier un monde, un ton qui n’est pas le sien. « Ma phonétique vient du fado ; je n’ai donc pas épousé le langage de la bossa nova qui n’est pas le mien ; j’ai fait ce que je sentais. Je me suis posé beaucoup de questions, sur le choix des chansons, sur l’interprétation mais j’ai pu m’appuyer sur un recueil de partitions annotées par Tom Jobim lui-même que m’a soumis Paulinho ; J’ai fait ce que j’aimais».

 Dans le disque, tout est  réuni pour une réussite : les compositions inaltérables de Jobim, la présence des héritiers avec le fils Paulo à la guitare et le petit-fils Daniel,  Jacques Morelenbaum  et son violoncelle ainsi que le déhanchement  rythmique personnel du  batteur Paulinho Braga, soit des musiciens – hormis Daniel Jobim -  qui ont accompagné la maestro dans ses derniers concerts et son dernier album. On a même sorti l’artillerie lourde en invitant, pour des prestations en duo,  Marisa Monte,  Chico Buarque,  Maria Bethania et même la grande actrice Fernanda Montenegro invitée à déclamer les vers de l’introduction de « Sabia ». Comme il n’y a aucun déchet dans l’œuvre de Jobim, le répertoire retenu est de toute beauté d’autant que des titres rarement valorisés, comme « Wave » ou « Don't Ever Go Away » ont été favorisés aux poncifs habituels.

D’où vient alors la relative déception à l’écoute de cet album, amplifiée par un concert très professionnel traversé d’aucune émotion ?  Au fait que l’on a encore dans l’oreille les interprétations de Jobim lui-même et celles incontournables de Joao Gilberto, de Nara Leao, la muse de la Bossa Nova, de Silvia Telles et d’Elis Regina ? De la difficulté intrinsèque de chanter la bossa nova qui est bien plus difficile à interpréter qu’on ne le pense, avec sa fausse simplicité, son minimalisme émotionnel et sa préciosité nonchalante ?  Dans la volonté, plutôt sympathique au demeurant, de coller au mieux à la mémoire, le sentiment qui se dégage, en toute subjectivité assumée, à l’écoute du disque comme lors du concert, est que l’on tombe dans une forme de plagiat involontaire. C’est difficile à expliquer, ce sont des petites choses infinitésimales ; cela va jusqu’au chapeau de paille que porte Daniel Jobim pour rappeler le look de l’aïeul.

On aurait aimé lancer des dithyrambes ; parce que la bossa nova mérite d’être toujours visitée, parce que Carminho a un talent indéniable, une belle voix, bien timbrée. En scène, elle impose puissance et présence ; parfois un peu trop proche du monde racoleur  de la variété. Qu’elle remette l’ouvrage sur le métier, en prenant du recul, en concevant un autre habillage, en imposant sa marque propre. Alors, on applaudira à tout rompre.


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