Onze Heures Onze Orchestra : d'un seul souffle

Actualités - par Noé Cugny - 2 novembre 2017

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Onze Heures Onze. Sur un cadran numérique, on voit une séquence de uns, divisée en quatre alignements de deux barres verticales, parallèles, symétriques, ordonnées, rythmées. À Paris, on voit un collectif de musiciens qui creusent une musique souvent portée sur l’écriture, cherchant à trouver de la liberté dans des contextes très stricts, de la beauté dans  des approches exigeantes.

Une par une, les compositions de Volume 1, le 1er album du Onze Heures Onze Orchestra, ont pris forme individuellement, dessinant sans en avoir l'air un thème d'ensemble. Olivier Laisney s'est plongé dans la musique du compositeur italien Giacinto Scelsi ; Herer, lui, s’est intéressé à l’œuvre de Steve Reich ; alors que Payen a analysé les études de Gyorgy Ligeti. De ces inspirations le disque s'est centré sur les grands compositeurs du XXe siècle. Il faut dire que bien que souvent placés sous la rubrique jazz au rayon « enfants spirituels de Steve Coleman », les musiciens du Onze Heures Onze trouvent une proximité avec la musique que l’on dit contemporaine, étiquette qui abrite des mondes où les musiques arborent leurs qualificatifs les plus délicats : minimalistes, atonales, parfois même spectrales ! « Quand les gens viennent nous voir, ils savent qu’ils ne viennent pas forcément voir du jazz, explique Laisney, Ils savent qu’il y aura quelque chose derrière avec des principes, des idées qui viendront vraiment définir une couleur.

Genèse

Au centre, le pianiste Alexandre Herer fait des pieds et des mains pour faire vivre cette communauté de furieux naît en 2010, par son association avec Olivier Laisney (trompette), et Julien Pontvianne (saxophone ténor), des camarades de Conservatoire. « Il était question de rencontres, d'invitations, de collaborations artistiques et d'aides pour faire avancer un projet, » synthétise Herer qui voit s’ajouter aux groupes initiaux OXYD et le AUM Grand Ensemble avec Richard Comte et Thibaud Perriard, de nouveaux acteurs. Des musiciens l’appellent quand ils ont besoin d’un coup de main pour produire un disque, trouver une salle, organiser un événement. Et très vite, le Onze Heures Onze devient un festival annuel puis un label qui réunit des artistes comme Magic Malik, le Octurn de Bo Van Der Werf, Stéphane Payen, et plus récemment Rodolphe Lauretta.

Des musiciens parmi lesquels on compte beaucoup de compositeurs, pour qui l'écriture est centrale. Pas question de standards. Au sein du Onze Heures Onze Orchestra, on avance en cherchant. « C’est l’envie de créer — sans forcément innover, ce qui est un grand mot — mais de créer un son personnel au sein d'un son de groupe, raconte Herer, qu’on ait envie d’avancer ensemble, de quitter un peu ce truc de soliste avec ses musiciens. » Une volonté dont le Onze Heures Onze Orchestra est l'apanage. Ce que confirme Olivier Laisney. « A l'époque, nous voulions d'un grand ensemble qui définisse l’esprit du label ». Ne restait plus qu'à faire marcher le téléphone. Ce que fit Alexandre Herer en 2014. En plus d'Olivier Laisney et Julien Pontvianne, déjà embarqués dans la grande affaire, une dizaine répondit au coup de pédale du pianiste :  Stéphane Payen (saxophone alto), Denis Guivarc’h (saxophone alto), Johan Blanc (trombone), Michel Massot (tuba), Stephan Caracci (vibraphone), Joachim Govin (contrebasse), Florent Nisse (contrebasse), Thibault Perriard (batterie) et Franck Vaillant (batterie).
 
« C’est un sacré bazar, » nous a confirmé Payen à la première évocation de la formation. Un bazar où tout le monde est invité à écrire et réfléchir.  « Moi je défends le fait de faire de la musique à plusieurs, c’est surtout ça, dit Payen, je n'en défends pas une, je défends l’idée de se retrouver à plusieurs et de faire quand même un truc ensemble. » Au Onze Heures Onze, pas de leader, pas de maître à penser, on se met à la ligne et on crée ensemble. 1, 1, 1, 1…


Apothéose

Il fallut une résidence d'une semaine au Triton, en 2015, et quelques jours d'enregistrement en studio, fin 2016, avec leur fidèle ingénieur du son Pierre Favrez, pour mettre 14 titres en boite. Soit assez de matière pour deux albums distincts. Un volume 1 sorti en septembre dernier, au moment de leur concert pour Jazz à la Villette, au Studio de l'Ermitage. Dans ce volume qui comprend déjà une composition de virtuellement chaque membre du groupe, ça oscille, ça s’entremêle, ça s’écoute, ça tourne, ça bastonne, ça se calme, et rebelotte. Il y a de l’ambition et de l’espace. De l’équilibre, de la tension, des couleurs. On en prend plein la face et on en redemande.
 
Les invités sont de marque. Magic Malik, évidemment, ouvre la danse en proposant un de ses fameux XP (ensemble de codes de composition propre au flûtiste). L’ensemble s’engouffre dans l’hypnotisme mathématique de Malik que lui survole avec sa grâce habituelle le champ de bataille. Ça titube sans tomber, ça superpose, ça talea, ça colore, ça Messaien. C’est du Malik. Deuxième invité, le fringuant Alban Darche conclut ce Volume 1. Le saxophoniste, ami et invité régulier du collectif, propose une tambouille du « Tiento » de Maurice Ohana mêlé au « Zortzico » du 6ème mouvement de la suite España pour piano d’Isaac Albeniz. Avec cette intervention musclée, Darche fait péter à coup de baryton une dernière montée d’intensité qui s’inscrit indéniablement dans les codes de l’orchestre. Tout le monde est content. Rideau, suite au prochain épisode !


Ces cinquante minutes de musique mettent en lumière une approche collective qu'il nous importe de défendre. Cinquante minutes de musique dite chargée, par son élaboration parfois complexe et sa suite de concepts théoriques costauds, qui passent étonnement très vite. C’est le génie de ces messieurs qui n’en savent peut-être que trop sur le rythme. Créer la surprise, marier une grande variété de sons et de textures sous l’ombrelle d’une personnalité marquée. Avec un Olivier Laisney qui décline un Scelsi stylisé pour retenir le jet contemplatif, majestueux ; un Julien Pontvianne qui dilate le temps et nous fait émerger au ralenti d'une mère immobile, à la manière d'Alvin Lucier qui jouait de résonances et de longues notes tenues ; ou un Stéphane Payen qui dresse un parallèle entre la construction théorique de « Fanfares » - ça ne s'invente pas... -, de Ligeti et les XP de Magic Malik. Dans le Onze Heures Onze Orchestra, ce sont les individus qui forment le tout. 1, 1, 1, 1…

Prochains concerts :

Le 12 décembre à La Petite Halle
Le 16 mai 2018, au Studio de L'ermitage, pour la sortie du Volume 2.


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