Ricardo Ribeiro, le fado au présent

Par Philippe Lesage - 30 janvier 2017

Chaque année qui passe, le chanteur portugais Ricardo Ribeiro impose sa sensibilité et sa vérité jusqu’à devenir, selon certains – dont je fais partie-  le meilleur représentant de la jeune génération qui perpétue les valeurs du fado, ce genre plus que centenaire né dans les quartiers populaires de Lisbonne. Pour assurer le lancement en France de Hoje é Assim, Amanha Nao Sei (Aujourd’hui, c’est ainsi, demain, je ne sais pas) de son cinquième et dernier album mais qui sera le premier largement diffusé en notre pays, il donne deux concerts. Le premier fut d’une telle qualité qu’on enjoint nos lecteurs à se rendre au second, le 2 mars au Café de la Danse, dans le quartier de la Bastille, à Paris. Après son concert au théâtre des Abbesses, nous avons pu échanger avec un homme sympathique, intelligent, sensible et cultivé et qui ne veut pas se laisser dicter ses choix par les éditeurs.

 Samedi 21 janvier, 17 heures. Sur le parvis du joli théâtre des Abbesses, à Montmartre, le froid est glacial, par contre, la petite salle est idéale pour un concert acoustique intégralement dédié au fado. D’ailleurs, la colonie portugaise de Paris et les aficionados du genre sont bien présents. José Manuel Neto (guitarra portuguesa), Carlos Manuel Proença (viola) et Daniel Pinto ( viola baixo), les trois musiciens tout de noir habillé, en une posture toute d’humilité vouée au seul plaisir de la musique, lancent le long prélude instrumental qui est une des caractéristiques incontournables du fado. La sonorisation est parfaite et tout indique que le public va assister à quelque chose qui devrait atteindre les sommets expressifs d’un art populaire plus que centenaire. On le savait par le disque, on le vérifie en «  live » : ces musiciens-la sont des « bêtes », des experts de la « levada », cet équilibre de la pulsation rythmique qui sera le tapis sur lequel le chanteur pourra s’appuyer. Dans la conversation qui s’ensuivit après le concert , dans la chaleur d’un bar qui jouxte le théâtre et le bruit des conversations qui interdisaient d’enregistrer les échanges, Ricardo Ribeiro nous confiera alors qu’on soulignait l’osmose entre lui et ses partenaires ainsi que la qualité de leur jeu : «  normal, ce sont les meilleurs » et de présenter José Manuel Neto comme le continuateur de la lignée des quatre grands spécialistes de la guitarra portuguesa de l’histoire du fado, de souligner la beauté de l’improvisation que donna Daniel Pinto à la viola baixo et le rôle essentiel que tient Carlos Manuel Proença dans l’équilibre du trio. Ricardo Ribeiro ajoute en souriant qu’il a appris d’un psychologue rencontré après une séparation amoureuse douloureuse qu’il ne fallait jamais entrer dans une relation compétitive avec les autres. Aussi fin musicien que chanteur, il a l’intelligence de leur laisser de larges espaces de variations lors des fados chantés ou de s’exprimer, seuls, en trio. Il s’adonnera même à un duo improvisé drôle et fascinant de musicalité avec José Manuel Neto et sa guitarra portuguesa.

On avait vu Ricardo Ribeiro, il y a dix ans à la Cité de la Musique aux côtés de Celeste Rodrigues, d’Argentina Santos et d’Adelino Santos, on l’avait croisé rapidement, ily a deux ans à Lisbonne, au Museu do Fado, alors qu’il participait à une séance photos et quelle ne fut pas la surprise de le voir lors de ce concert physiquement changé (nouvelle coupe de cheveux, barbe et nouvelle silhouette, plus élancée). Fini le look de talonneur d’équipe de rugby, place à un chanteur de 35 ans sûr de sa présence. Il nous confiera avoir maigri de vingt kilos : « beaucoup de sports mais c’est dur ; mon prochain défi : arrêter de fumer en mars ; à chaque date anniversaire de la mort de mon père, je prends une décision d’importance ».

La posture en scène est d’une sobriété qui colle parfaitement aux lois du genre. Les gestes peu amples ne font que souligner la dramatisation mélodique, l’élan de la versification poétique et sont surtout là pour permettre au souffle vocal de jaillir aux mieux. En un contexte de musique populaire qui induit certes d’autres techniques, il embrasse de fait une assise posturale somme toute peu éloignée des chanteurs de lieder romantiques allemands comme Christian Gerhaher ou Nelson Goerne.  Souffle impressionnant magistralement maîtrisé, voix puissante, bien modulée, s’évadant dans des mélismes. « Contrairement à ce qui a été écrit, dit-il, je ne suis pas gitan mais j’ai vécu mon enfance dans un quartier populaire à la population venue d’horizons divers et où il y avait beaucoup de gitans ; je me suis imprégné de leur chant, cela fait partie désormais de moi, de ma sensibilité ; je ne cherche pas à  flamenquiser le fado ni à l’arabiser même si j’ai immédiatement aimé la chanteuse égyptienne Oum Koulsoum dès que j’ai pris connaissance de ses disques ; c’est en travaillant avec Rabih Abou- Khalil et en apprenant un peu la langue arabe que j’ai mieux compris les secrets de son art mais ma perception première de sa grandeur n’a pas changé ».

 

Parfaitement construit, le répertoire balise les rives du fado romantique, ténébreux, nostalgique ou plus allègre sans s’interdire d’aller vers les rives de la chanson. En rappel, il interprète, en français, «  Chanson d’automne », le poème de Verlaine mis en musique par le pianiste Joao Paulo Esteves da Silva, que l’on retrouve sur son dernier album. Il nous confiera d’abord  : «  je suis chanteur, pourquoi n’aurais-je pas le droit de chanter des chansons ? » avant d’ajouter à ma remarque qui soulignait que cette chanson était une porte d’entrée pour les français à son art de phraser et de dire la musique des mots : « c’est bien, ce que tu dis mais je n’ai jamais pensé à cela,  je n’ai pas eu une approche réfléchie ni une démarche intellectuelle, c’est seulement ma sensibilité qui a parlé ; j’adore la poésie, j’aime Verlaine, je savais qu’un compositeur français l’avait déjà mis en musique, mais j’ai préféré demandé à Joao Paulo Esteves da Silva de s’y mettre ».

En discourant sur le fado, Ricardo Ribeiro précise les grandes lignes de sa pensée sur le genre : « Il a des caractéristiques mais pas de règles ; je m’inscris dans le cadre mais j’apporte ma propre sensibilité » et de se lancer dans une diatribe autour des verbes portugais «  estilar » et « estilizar » en prenant l’exemple d’un couturier intervenant sur un foulard : celui qui retouche le nœud du foulard pour qu’il tombe bien relève de l’action « estilar », celui qui découpe et reconstruit quelque chose relève de l’acte «estilizar», il rénove. Il précise ensuite sa pensée de la manière suivante : «on ne fait pas évoluer, on rénove ; c’est comme pour l’informatique, on ne fait pas évoluer un ordinateur, on le rénove !».

Il était impossible de conclure nos échanges sans mentionner son modèle Fernando Mauricio et la chanteuse Argentina Santos, aujourd’hui bien âgée et malade avec qui il s’était produit il y a dix ans à la cité de la Musique. « Je n’étais pas en première ligne, je la regardais ;  il y avait aussi Celeste Rodrigues et Adelino Santos ; ce fut un bel apprentissage. Les éditeurs voudraient que je chante des choses allègres, mais je préfère aller vers des choses, même tristes, que je sens comme le faisait Argentina». Quant à Fernando Mauricio, il confirme qu’il s’agit bien de son modèle. Et de ne pas tarir d’éloges sur ce dernier : « c’était un génie. Je l’ai côtoyé, je l’ai touché, je l’ai regardé vivre. C’était un homme de peu de paroles mais lorsqu’il s’exprimait, c’était toujours pour dire des choses objectives. Il m’a donné de bons conseils, c’était ce qu’il fallait que j’entende. Il était réellement un génie ».

Autre nœud à mettre à son mouchoir : se procurer dès sa sortie le disque enregistré avec le joueur de oud libanais Rabih Abou –Khalil (une suite sur un long et unique poème) et l’Orchestre Symphonique du Luxembourg. Rappelons que Ricardo Ribeiro avait participé, il y a presque dix ans,  à l’album Em Portugues, d’Abou – Khalil.

Concert : Ricardo Ribeiro se produira le 2 Mars au Café de la Danse, à 20 heures. 


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