Craig Taborn 40511E.jpg

Asseyons-nous et causons. Causons histoire, esthétique, violence des concepts, parce que ce n'est particulièrement pas de ça dont il s'agissait hier soir à Vincennes, ce qu'y firent deux grands pianistesqui n'avaient d'autre quête que celle de la beauté. Que peut dire un texte sur des sons si beaux ? Raconter d'autres histoires. On concède qu'elles ont moins d'intérêt. On fait ce qu'on peut, voyez-vous.

En terme d'histoire, Craig Taborn et Amina Claudine Myers représentent deux scènes illustres du jazz américain, qui ont bien des espaces en partage et bien des divergences. L'un à New York, l'autre plutôt dans les environs de Chicago et de l'AACM, dont les quartiers d'hiver, chaque année, sont décidément ceux du festival francilien. Les deux pianistes sont les représentants du meilleurs de ce que le jazz a pu proposer depuis une trentaine d'années, au cours de son affranchissement des courants et des histoires plus figées du passé qui ont soutenu longtemps son existence et ses évolutions.

Craig Taborn, le piano versatile qui convoque, virtuose et puissant, les infinis références de la musique américaine et son voyage au long cours depuis le XXe siècle : le minimalisme des motifs harmolodiques évoque Terry Riley et cette école américaine, la dimension orchestrale de l'improvisation qui appelle des spectres d'un classicisme contemporain tout aussi affranchi que le jazz que joue l'états-unien, un souvenir de groove à la main gauche, une réminiscence de swing. Un propos très abstrait, dont Craig Taborn est peut-être l'un des plus à même de montrer la sensibilité et la clarté quasi universelle, tant le talent et la richesse affleurent à chaque phalange mue, à chaque silence qui met à mal les certitudes de l'auditorium de Vincenne : doit-on applaudir ? Oui ? Non ? Pas le temps de se lancer : Taborn reprend sa marche.

Entracte. Clope. Amina.

Elle a trente ans de plus que sur la photo du concert, et on se demande furtivement si cela aurait pu être le cas avec un homme, mais passons, car ça n'a guère d'importance. Amina C. Myers annonce rapidement la couleur : je vais jouer la musique de mes ancêtres. Pour cette ancienne de l'AACM, la poto de Muhal, de George Lewis, de Rosco et de tous les grands, c'est déjà trop dire, ça a trop de sens que ces ancestors qui ont innervé toute la démarche et l'oeuvre du free de Chicago. Amina Claudine Myers joue des negro spirituals, interprète le classique absolu (« Sometimes I feel like a motherless child ») comme le bien connu plus surprenant (« Hard Times Blues », de John Lee Hooker), navigue entre l'orgue et le piano. Elle improvise, du haut de ses quarante piges de carrière intransigeante et somptueuse, et se met au service d'un set à pleurer ce talent toujours hors-norme, dont on regrette simplement que parfois, sa voix flanche et met son veto à une grâce qui allait s'ébrouer.

Alors, causons. Car le choix de ces deux solos est trop propice à la causerie, une fois passé l'étourdissement d'un concert qui atteint une plénitude rare. Avec des démarches en partie partagées – notamment dans le cas de Craig Taborn, qui joue presque de tout et tout le temps bien -les deux pianistes témoignent tour à tour de deux parti-pris face à leur propre musique, qui sont plus que signifiant pour qui suit ces scènes musicales. A Taborn l'abstraction de la forme, les références et leur agencement nouveau, le déroulé d'une improvisation radicale qui tire sa sève de sa musicalité pure, presque hors de tout contexte. A Myers la revendication d'une musique conçue de bout en bout comme tradition, comme revendication, comme témoignage. Et si l'on sait que ces deux-là échappent à une distinction caricaturale, hier soir comme dans toutes leurs œuvres, il n'en reste pas moins que cette opposition donne à penser. Car ces deux grands musiciens viennent de scènes qui ont été en leur temps porteuses d'un projet dont la radicalité musicale première était de ne plus faire ces distinctions : faut-il rappeler que l'AACM et l'Art Ensemble improvisaient sur du Monteverdi dans un décor de village africain ? Faut-il rappeler que ces mêmes mecs ont théorisé leur propre pratique musicale pour affirmer que l'abstraction n'était contradictoire avec rien, ni la simplicité, ni l'évidence, ni la politique, ni les traditions ? Faut-il rappeler que les dernières productions de Wadada, Roscoe, Muhal, Threadgill, confirment qu'eux-mêmes ont désormais d'autres questionnements artistiques, toujours plus abstraits, et que c'est d'ailleurs très bien ?

Le magnifique concert d'hier, pour causer un peu, était aussi le témoignage des évolutions de la scène ''avant-gardiste'' américaine (New York comme Chicago) depuis un demi-siècle, qui en a fini par revenir bien souvent à des catégorisations contre lesquelles elle s'était autrefois insurgée ; et qu'on n'a pas vu un hommage à John Lee Hooker, Bessie Smith ou Charlie Parker qui emprunte à une esthétique et une forme aussi abstraite que cela. La juxtaposition de ces deux individualités géniales a pu montrer l'échec – au moins institutionnel – d'un rêve que nous ont permis de penser les scènes d'où venaient ces musiques-là ; rêve dont on sait que certain.e.s continuent de le porter (oui, Matana Roberts si on reste à Chicago). Rêve qui n'est donc pas entièrement tari, mais qui s'est flouté et en partie cloisonné, éparpillé en une myriade de rêves ignorés auparavant. Le moindre des nombreux mérites de Sons d'Hiver n'est certainement pas de nous permettre d'assister à cela, à vif devant une musique qui continue inlassablement de magnifier tous ses possibles.


Autres articles 

Comment