Hillary Clinton en Ré majeur
Dépeindre quatre candidats à la présidentielle américaines sans les avoir vu, pari osé mais relevé par Marcus Roberts, pianiste aveugle et extralucide avec son EP « Race For Presidency » sorti en février.


Marcus Roberts n’est pas plus voyant qu’il n’est devin. S’il ne sait pas qui sera élu à la tête de son pays, il pense avoir cerner la personnalité de certains prétendants. Il a donc choisi d’Hillary Clinton, et Bernie Sanders côté Démocrates, Donald Trump et Ben Carson côté Républicains. Tous se font tirer le portrait en quartet par celui qui ne l’est a jamais vu, mais qui en dit n’en dit pas moins.

Ce natif de Jacksonville a fait ses classes à l’Ecole de Floride pour sourds et aveugles, la même qu’un certain… Ray Charles. Enrôlé dans le groupe de Wynton Marsalis à 21 ans. Aussi bon joueur compositeur, les critiques récompenseront ses arrangements de Gershwin, les oreilles fines sont incroyables indépendance de ses mains. Solo, duo, trio, il reste profondément marqué par le gospel et le négrospiritual de son sud natal.

Il a donc vu, ou plutôt senti passer Johnson, Nixon, Ford, Carter, Reagan, Bush père et fils Clinton et Obama à la Maison Blanche. Si la politique est une valse, le jazz y a aussi ses droits.

Comment vous est venu l’idée d’un portrait en jazz de chacun des candidats ?
Je préparais un enregistrement en novembre. A chaque fois que j’allumais la télé, ils parlaient de cette course à la Maison Blanche. Les candidats sont intéressants parce qu’ils ont tous une personnalité et des perspectives différentes.. J’ai décidé que ce serait cool de décrire un peu de chacune à l’aide du jazz.

Comment expliquez-vous vos choix pour les chansons de chaque candidat ?
J’ai choisi des candidats parmi les plus populaires, et aux personnalités bien distinctes. Il fallait s’assurer que chacun morceaux ait son propre mode, parce qu’ils sont tous uniques.

Donald Trump « Making America Great Again » (All By Myself)
Celle-ci est nerveuse : il y a un peu de Batman en lui. Les sifflements de Jason Marsalis symbolisent Trump, contemplant son vaste empire avec joies et plaisirs. Les trompettes s’interrompent, et l’air se déploie avec une intensité sanglante.

Ben Carson "I Did Chop Down that Cherry Tree" (J’ai vraiment abattu ce cerisier)
colle bien à l’attitude sereine de Ben Carson et au sentiment patriotique qu’il inspire. Ce titre est aussi une référence à un mythe concernant notre premier président, George Washington. Il aurait admis avoir abattu le cerisier de son père à l’âge de 6 ans. Cette histoire visait à convaincre les américains que George était un honnête homme. Bien que Ben Carson soit vraiment calme, il rappelle qu’il a été un jeune déviant. Jason utilise donc des coupes sèches à la batterie, pour représenter disons, Carson pourchassant sa mère avec un marteau, ou essayant de poignarder un des camarades étudiant au couteau…ou d’abattre un cerisier ! [Rires]

Hillary Clinton « It’s My Turn » (C’est mon tour).
La métrique varie de 9/4 à 4/4 pour revenir à 9/4. Ça illustre la façon dont elle s’est renouveler et à se redéfinir au fil du temps. Les changements d’accord de Mi bémol mineur à Sol bémol majeur puis à Si bémol majeur expriment la tension et la liberté avec lesquelles les médias américains l’ont suivie durant les 25 dernières années. Malgré ses nombreux exploits, les médias se demandent encore si elle est vraiment honnête. Hillary reste calme et digne, et ce morceau dépeint sa totale stabilité et son implication vis-à-vis de ses convictions.

Marcus Roberts au Festival de Jazz de Vitoria en 2010. Crédit photo : Alberto Cabello Mayero

Marcus Roberts au Festival de Jazz de Vitoria en 2010. Crédit photo : Alberto Cabello Mayero

 Bernie Sanders : « Feel The Bern » :
Ce titre est énergique, agressif jusqu’au bout, mais son tempo change aussi, c’est le Bernie réfléchit. Il est passionné, implacable et résolue.

 

 Bernie Sanders : « (Le jazz) est une forme d’art sous-estimée. Allez-y, citez-moi, et j’espère me tromper, mais je pense révolue l’époque des Miles Davis, John Coltrane, Charles Mingus et du grand Duke Ellington »


Hillary Clinton : « J’adore ça, vraiment. Ce n’est pas Noël tant que je n’ai pas mis l’album de Noël de Kenny G* »
 

Si Bernie perd les élections, on devrait l’embaucher comme porte-parole sur nos tournées. Hillary sera sûrement trop occupée.
— Marcus Roberts

 

Votre musique peut-elle être un médicament conte l’abstention* ?
J’espère déjà qu’elle ne l’encourage pas, qu’elle intéressera certains à la politique, mais pas seulement. Des peuples se sont battus, ont perdu leur vie pour le droit de vote. Il va de notre absolue responsabilité d’aller aux urnes. L’argument est vieux mais toujours fort à mes yeux.
Vous n’êtes pas le premier à m’interroger sur ces titres. Le jazz est sophistiqué, et pourtant très terre-à-terre. Il est cérébral mais libre, habile mais fondamental. Je crois que l’équilibre entre virtuosité et goût simple, quand le jazz est bien joué, offre à notre culture un prisme inédit sur la richesse de la vie sur le sol américain, présente, passée et future alors sortez voter !

La communauté jazz américaine est-elle un électorat comme un autre ?

En tant qu’artiste mon boulot n’est pas de prédire mais d’inspirer, de proposer. Nous ne sommes que des musiciens. La musique et les urnes sont des moyens d’expressions différents. On peut s’entendre musicalement et se détester politiquement. J’y crois beaucoup. En attendant, nul n’est prophète en son pays. 

Vous êtes de Floride, un Etat dont les résultats sont plus incertains et pèsent plus qu’ailleurs : quels sont vos pronostics pour la Floride ?
Il semble que ce soit Hillary et Trump qui l’emportent chez nous*. Mais on ne sait jamais. Côté républicain les choses sont un peu volatiles actuellement.

Pourquoi ne pas avoir fait le portrait de Ted Cruz, dernier concurrent sérieux de Trump ?
J’attends de voir comment les choses se développent. Chacun d’eux est intéressant à sa manière.

Pour qui voterez-vous ? 

Hillary Clinton.

Parce que dans « trumpet », il y a Trump, les internautes ne manquent pas d’imagination, à l’image de ce jeu dans lequel vous pouvez mettre une « soufflante » au candidat républicain.

Pour ce qui est de Bernie, il dit ses goûts musicaux « façonnés par les années 60’s, les Supremes, les Temptations… ». Surtout, il reçoit le soutient de nombreux rappers, dont le plus inconditionnel est celui de Killer Mike. Le Mc du duo Run The Jewels l’a même introduit lors de meeting. Voici l’extrait de l’un de leur rencontre :  https://www.youtube.com/watch?v=vgzkTp_41G4

Race for Presidency, (digital) J-Master Records, sorti le 16 février 2016.

* En 2012, le taux d’abstention fédérale est estimé à 40,3% de la population électorale, contre près de 16% au second tour des présidentielles française la même année. [Source : Geoélections, Libération]
**Effectivement, Trump et Clinton sont arrivés en tête dans l’Etat de Floride le 15 mars dernier. 

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