Quelque chose de Napoléon, un peu de Dylan, un chapeau et beaucoup de classe : Gato Barbieri.

Quelque chose de Napoléon, un peu de Dylan, un chapeau et beaucoup de classe : Gato Barbieri.

Pattes de velours, comme un chat qui hume l’air de la rue loin des regards, El Gato s’en est allé danser son dernier tango, son emblématique chapeau noir à large bord cachant ses yeux. Son âge fait qu’on devait s’y préparer ; la nouvelle est néanmoins triste pour ceux qui vibrèrent à l’émergence d’un son porteur de la géographie mentale de l’Amérique Latine et d’un jazz qui rougeoyait comme la lave d’un volcan en éruption.

1972, sortie du film Le Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci qui allait faire scandale. La claque : générique d’une beauté fulgurante, atmosphère de pénombre étouffante, à l’image, souvent, des cars de police à tous les coins de rue signe d’un climat politique irrémédiablement changé. Et cette sonorité de ténor plaintive, nostalgique, sensuelle qui laisse des fêlures à l’âme, ces mélodies qui s’insinuent pour ne plus sortir de la tête, cette pulsation rythmique hypnotique qui arrime le corps à son fauteuil.

Il était impossible de ne pas ressortir de la discothèque le 33 tours que Gato Barbieri avait réenregistré pour la sortie du film mais toujours avec les arrangements d’Oliver Nelson. La musique du film n’a rien perdu de son pouvoir de séduction (ne pas oublier que Bertolucci avait initialement demandé à Astor Piazzolla d’écrire la bande-son) mais promesse est faite d’aller vite se procurer Last Tango In Paris – Extended Original MGM Motion Picture Soundtrack (2 CD Quartet Records). Le line up de la BO, juste pour le plaisir : Gato Barbieri (ténor Sax, flûte, vocal) ; Franco Goldani, Wolmer Beltrani (accordéon), Franco d’Andréa (p), Jean-François Jenny-Clark, Giovanni Tommasso (b), Piero Munari (dr), Alfonso Vieira (perc), Oliver Nelson (arr, cond).

 

Tous les ingrédients qui définissaient l’identité de Gato Barbieri sont là : les mélodies entêtantes, la pulsation rythmique qui donne l’assise terrienne, ce petit quelque chose qui flotte dans l’air entre nostalgie et énergie vitale, les psalmodies vocales âpres, violentes, insolentes de Gato qui sont au-delà d’une fêlure, le sax qui s’étrangle mais sans donner envie de fuir comme c’était parfois le cas avec les brisures du free jazz.

Le parrain.

Le parrain.

S’appesantir sur la BO duDernier Tango à Paris n’est-ce pas réducteur pour circonscrire ce que fut le langage original et la griffe de Leandro «  Gato » Barbieri, cette euphorie du son dans un écrin harmonique nouveau? Mieux vaut souligner l’émergence d’une voix à un moment donné de l’histoire d’un continent "aux veines ouvertes" (longue période de dictatures militaires sur le continent) en revenant rapidement sur la trajectoire personnelle du musicien.

Argentin né à Rosario, il commence sa carrière de jazzman sous les influences de Dizzy Gillespie et dans l’orchestre de son compatriote Lalo Schifrin avant de décider de venir, en 1962, se confronter aux plus grands, en Italie et aux Etats-Unis. Les premiers feux allumés ne sont pas ceux d’un dilettante si on en croit les deux albums réalisés avec Don Cherry (Complete Communion ; Symphony For Improvisers ), celui avec Charlie Haden et son Liberation Music Orchestra (« El pueblo jamas sera vencido » disait-on) et le coffret Escalator Over The Hill de Carla Bley et Paul Haines sans passer sous silence Confluence en duo avec le pianiste sud–africain par Dollar Brand.

 

Il reviendra à Bob Thiele, fondateur du label Flying Dutchman, d’oser produire un musicien inconnu hors de la sphère étroite des amateurs d’un jazz d’avant–garde. Les cinq productions d’un niveau exceptionnel seront rééditées en France par RCA Victor au début des années 1980. Ils sont comme les cailloux que dépose le Petit Poucet pour baliser son chemin. Third World, le premier album enregistré en 1969, ne serait-ce que par son titre, indique génialement le changement de cap et une prise de conscience esthétique de son identité argentine. C’est qu’entretemps, à Paris, en 1968, Gato a rencontré le cinéaste brésilien en exil Glauber Rocha, qui avait lancé la vogue du «  cinéma Novo » Ce dernier lui conseilla de retrouver ses racines musicales en dépassant sa volonté de devenir musicien de jazz à part entière jazz à part entière.1

Lire les titres du répertoire de The Third World donne une clé de l’orientation nouvelle choisie : « Cancion Del Llamero » d’Anastasio Quiroga, « Tango » d’Astor Piazzolla, « Zelao » du brésilien Sergio Ricardo, « Antonio Das Mortes » de la plume de Gato Barbieri inspirée par le film de Glauber Rocha, « Bachianas Brasileiras » d’Heitor Villa-Lobos et « The Aloe And The Wild Rose » de Dollar Brand, autre musicien du Tiers Monde écartelé entre jazz et musique "native". Cet album, qui est un manifeste sans recherche de perfection formelle, est l’incarnation de ce que sera désormais l’esthétique : hurlements du ténor porteur d’une fascinante ambiguïté entre rage et jubilation. Le second opus, Fenix, est aussi porteur d’une euphorie, d’un feu dévastateur, d’une révolte assumée mais jamais sans valoriser la transe pour la transe : les longues introductions par paliers d’énergie sont au service des contrastes où Gato met en scène la mélodie. Désormais, c’est la contrebasse qui «  drive » la section rythmique, libérant ainsi la batterie de son rôle traditionnel en la rapprochant des percussionnistes. Il s’échappe ainsi des rythmes souvent pauvres et raides du jazz rock triomphant de l’époque sans sombrer dans une «  new thing » cérébrale.

C’est définitif, le répertoire, tout au long des cinq albums du label Flying Dutchman, est marqué du sceau du continent latino–américain. Ainsi Fenix présente «  Tupac Amaru », un thème de Gato Barbieri en souvenir de l’inca qui combattit les espagnols, »Carnavalito », danse folklorique argentine, « Falsa Bahiana » du sambiste brésilien Geraldo Pereira, « El Arriero » de Del Cerro et Atahualpa Yupanqui, « El Dia Que Me Quieras » de Carlos Gardel et Alfredo Le Pera. Dans Under Fire, «  Yo Canto A La Luna « de Yupanqui, « Antonico » du sambiste Ismaël Silva, « Maria Domingas » de Jorge Ben et « El Sertao » du brésilien Sergio Ricardo soulignent la même veine. Bolivia, la meilleure vente parmi les disques de Gato Barbieri, marque le temps de la maturité toujours innervée par les racines musicales même si toutes les compositions sont de la plume de Gato.

Le concert donné au festival de Montreux le 18 juin 1971 avait duré jusqu’à quatre heure du matin dans une ambiance survoltée. De son groupe habituel, il n’y avait là que Nana Vasconcelos aux percussions et au berimbau et le pianiste Lonnie Liston Smith ; le batteur Bernard «  Pretty » Purdie et le bassiste Chuck Rainey qui étaient membres du groupe qui accompagnait Aretha Franklin et Sonny Morgan au conga les rejoindront sur scène. Comme l’écrit Alex Duthil : «  Live, brûlant de la fièvre de ceux qui découvrent de nouveaux mondes, ce concert est une longue coulée de lave incandescente. Un de ces moments qui font basculer l’éphémère du jazz vers l’inoubliable ». Qu’en est-il, si on s’en tient encore au répertoire : Gato ne dévie d’un iota, toujours les louanges de l’Amérique Latine avec les thèmes «  El Pampero », « Mi Buenos Aires Querido » (Carlos Gardel – Alfredo Le Pera), « Brasil » (Aldo Cabral – Benedito Lacerda), « El Arriero « ( Atahualpa Yupanqui).

Mis à part cet album live à Montreux et les disquesChapter One : Latin America où il n’est accompagné que de musiciens locaux jouant quena, charango, anapa, bombo indio etChapter 3 : Viva Emiliano Zapata  arrangé par le cubain de New York Chico O’Farrill qui dirige des pointures telles que Ron Carter, Howard Johnson, Seldon Powell et les percussions / batterie de Grady Tate, Ray Armando, Ray Mantilla, Luis Mangual et Portinho, Gato Barbieri ne fait appel qu’à une phalange assez réduite et constante de musiciens : Airto Moreira et Nana Vasconcelos aux percussions, James M’Tume aux congas, Lonnie Liston Smith aux piano et piano électrique, Stanley Clarke à la basse et John Abercrombie aux guitares acoustique et électrique ; sur quelques plages sont invités Joe Beck ( el-g dans «  Tupac Amaru » de l’album Fenix), Ron Carter et Roy Haynes.

Par la suite, à partir des années 1980, Gato Barbieri valorisera une musique euphorique et dansante, plus commerciale et moins exigeante, surtout en disque car lorsqu’il montait sur scène, c’était une autre histoire : le public vibrait, ressortait en sueur, souriant et heureux. La danse et la mélodie, c’est incontournable en Amérique Latine.

Philippe Lesage

1A la même époque, toujours à Paris, le compositeur de musique contemporaine Jean Barraqué dira à Egberto Gismonti : «  vous êtes un compositeur européen très moyen, cherchez plutôt à devenir un très bon musicien brésilien ».

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