Décédé le 9 mars dernier, Nana Vasconcelos fut l'un des plus grands percussionnistes des dernières décennies, au Brésil comme ailleurs. Retour sur la carrière d'un géant qui a marqué de son empreinte les musiques traditionnelles brésiliennes, le jazz, et un ensemble plus vaste de musiques populaires.

C’est un peu surprenant que les réseaux sociaux et Patrick Cohen sur France Inter aient eu un tel empressement informationnel à l’annonce du décès du percussionniste brésilien Nana Vasconcelos qui n’avait quand même pas auprès du grand public l’aura d’un musicien de l’envergure d’Antonio Carlos Jobim... Mais à reprendre le film de sa carrière et sa discographie, il est bienvenue de rappeler qu’il fut l’acteur et le témoin d’enjeux musicaux essentiels depuis la fin des années 1960. Pour cela, citons simplement les noms de ceux qui furent ses partenaires : Milton Nascimento, Egberto Gismonti, Nelson Angelo et Novelli, Teca et Ricardo sur les rives brésiliennes, Gato Barbieri, Don Cherry (avec Codona), Pat Metheny, Arto Lindsay et même BB King, ce qui faisait bien sourire Nana, sur les berges des musiques noires et du jazz. Il aura mis sous les feux de la rampe un instrument ingrat : le berimbau et il sera, avec son compatriote Airto Moreira et d’autres comme Guilherme Franco ou Manolo Badrena, le fer de lance de la prégnance des percussions au-delà des simples coloris pour asseoir rythmes et pulsations novatrices.

Revenons à l’actualité en lisant la « Une » du Jornal do Comercio, un des deux quotidiens de Recife, capitale du Nordeste brésilien: « Pernambuco perde o batuque contageiros do Nana Vasconcelos » ( Pernambouc perd le batuque contagieux de Nana Vasconcelos ) et « Nana é homenageado no Recife com um minuto de barulho » ( Nana est salué par une minute de bruit ). Il est normal que sa ville natale lui rende un dernier hommage, lui l’autodidacte qui réussit à obtenir récemment de l’université un titre de Docteur Honiris Causa.

Juvenal de Hollanda Vasconcelos, qu’on savait très malade, vient de nous quitter le mercredi 9 mars des suites d’une longue maladie. Il était né le 2 août 1944 dans un quartier pauvre de la périphérie de la ville et avait commencé la pratique de la musique en rejoignant comme tambour la Banda Municipal (fanfare municipale). Remarqué par le professeur Jomard de Brito, singulière figure intellectuelle locale, il commence à côtoyer les artistes du MCP (Movimento de Cultura Popular) sans jamais en devenir un membre à part entière. Lutin vibrionnant et personnalité souvent insaisissable, Il se produit alors dans les clubs et théâtres de la ville comme batteur en jouant, entre autres, la bossa nova à la mode à l’époque et il commence à acquérir une certaine renommée en jouant du berimbau, cet arc à une corde avec calebasse de descendance africaine. Il faut donner ici une petite explication en passant : le berimbau était, au début des années 1960, un instrument spécifique de Salvador de Bahia joué pour accompagner la danse luttée des capoeiristes autour du Mercado et il était totalement méconnu dans l’Etat du Pernambouc. C’est par l’intermédiaire de la chanteuse Teca Calazans qui vécut un temps à Salvador que Nana prit connaissance de cet instrument, lui donna une dimension musicale jamais acquise jusqu’alors et qui devint son emblème. C’est avec cet instrument visuellement étonnant lorsqu’un musicien l’empoigne qu’il se fit remarquer, en Europe en 1970, auprès de Gato Barbieri. Les premiers pas professionnels d’envergure se dérouleront à Rio de Janeiro où d'ailleurs tout se passait. A la fin des années 1960, il noue une amitié jamais démentie avec Milton Nascimento.


 

Commence alors la longue odyssée de Nana, de son berimbau, de tout son attirail de percussions (frottement de baguettes sur des calebasses, caxixis, clochettes en tous genres…), de ses claques sur son corps et de ses incantations vocales qui ne sont jamais qu’une autre forme d’approche percussive. Regarder « Batuque das aguas », un clip de 2011, où les battements des bras de Nana sur les vagues de l’océan impriment une danse sonore hypnotique est quelque chose de fascinant comme le sont les plages « O Berimbau » et «  Vozes » (la voix de Nana en canons) dans l’album paru chez ECM en 1980 où Egberto Gismonti dirige les cordes de l’orchestre symphonique de Stuttgart. On abonde alors au jugement de Marcos Suzano, sans doute le plus grand percussionniste brésilien actuel : « Chaque fois que je l’écoute, je suis ému ». Toujours innovant lorsqu’il se sentait en harmonie avec ses partenaires, Nana pouvait aussi facilement se laisser aller à sombrer dans du répétitif un brin illustratif... Son oreille était toujours à l’écoute de sons nouveaux et sa curiosité d’esprit l’amenait à se confronter aux jeunes générations et aux technologies digitales.

 

Comme il aura vécu 5 ans en France et plus de 25 ans aux USA, il aura marqué l’histoire musicale aussi bien en sa terre patrie (depuis quinze ans, il était l’organisateur de l’ouverture du carnaval de Recife, où il cherchait à illustrer la culture noire et indigène en valorisant des groupes de maracatus issus des quartiers populaires et des campagnes environnantes et en invitant des artistes africains) qu’à l’étranger en abordant des styles en lien avec le jazz voire avec les marges de la pop music et du post-rock (Bush Dance de 1987 avec Arto Lindsay et Peter Scherer ; Rain Dance avec Cyro Baptista, Sergio Brandao et le groupe de jeunes danseurs hip-hop The Bushdancers en 1999).

Impossible de tout citer de sa discographie et et de ses expériences musicales sans tomber dans l’air du catalogue à la Don Giovanni. Il est préférable de revenir sur quelques temps forts de son existence sans oublier, quand même, de valoriser les trois albums de Codona (avec Don Cherry et Collin Walcott), Works (avec Charlie Haden et Jack Dejohnette) et Offramp (une pulsation toute en souplesse) avec Pat Metheny ainsi que Fenix et El Pampero où il apporte un soutien sans faille au lyrisme enflammé de Gato Barbieri !


Lors de son séjour en France, au début des années 1970 après qu’il ait accompagné en tournée européenne Gato Barbieri, il va retrouver son amie Teca Calazans et participer aux premiers albums du duo Teca & Ricardo (albums Caminho das Aguas et Cadê O Povo) et pour le label Saravah créé par Pierre Barouh, outre une participation dans deux disques du chanteur gabonais Akendengue, il enregistrera en solo une sorte de petite symphonie pour berimbau avec l’album enthousiasmant Africadeus (suivi en 1973 par Amazonas au Brésil). Une courte rencontre parisienne avec le guitariste Nelson Angelo et le contrebassiste Novelli qui avaient été ses partenaires auprès de Milton Nascimento va se transformer en enregistrement, toujours sous les auspices Pierre Barouh, et ce seront les dentelles musicales du fameux album dont la pochette est dessinée par Folon. Parallèlement, dans une institution médicale de la banlieue parisienne, il fait découvrir à des enfants psychotiques, avec qui il crée un lien immédiat, le monde des sons et de la musique.


Alors qu’il assurait la promotion de son disque Zumbi en 1983, je l’avais rencontré dans un café des Champs Elysées et l’avait interrogé sur sa rencontre avec Milton Nascimento ; il avait vite discerné que ses dires corroboraient ce que Milton m’avait précisé quelques temps auparavant en des termes identiques et s’en était amusé. Auprès de Milton, au début des années 1970, aux côtés de de Wagner Tiso, de Novelli et de Nelson Angelo, Nana tiendra un rôle non négligeable dans les albums (mes préférés dans l’œuvre du chanteur) parus chez EMI Odeon Brésil : Milton, Geraes et surtout Milagre Dos Peixes. C’est Nana qui avait conseillé à Milton de vocaliser les paroles censurées par le pouvoir des militaires pour contourner l’interdiction. Milagre Dos Peixes... sans doute l’album le plus beau et le plus porteur des racines noires qu’ait enregistré Milton Nascimento. On retrouvera cette culture noire sur le disque Zumbi de Nana produit par Jean-Pierre Weller d’autant que Zumbi était un esclave marron dont la figure historique reste un symbole. Les titres des plages sont explicites : « Macacos » « Corpo » (singes, corps ; Nana transfigure son corps en instrument de musique), « Terreiro » (lieu de culte du candomble). Les diggers devraient de toute urgence se mettre en chasse de ce disque qu’il est sans doute difficile de se procurer aujourd’hui ! Les autres disques à valoriser sont ceux enregistrés en duo avec Egberto Gismonti chez ECM pour la puissance émotionnelle qu’ils dégagent.

2005 : la dernière fois que j’ai vu Nana sur scène, à Rio de Janeiro, pour le lancement du disque Chegada. Il était accompagné par Chiquinho Chagas (piano, claviers et accordéon) , Lui Coimbra (violoncelle) et de deux très jeunes musiciens : César Michiles ( flûte et sax) et Lucas dos Prazeres qui n’avait que 18 ans (djembe, congas, pandeiro, percussions). J’en garde un souvenir ébloui.

Philippe Lesage



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