Le Steinway paraît quatre-vingt huit fois trop grand. Le tabouret construit par des titans : le vieux monsieur à la démarche fragile et au sourire emprunté va s'enfoncer dedans. La salle avalerait n'importe qui, tout son explosif, le moindre feulement. Le vieux monsieur s'affaisse sous le poids des ans, tend un index qu'on croirait gourd. Un feulement, déflagration. L'index se rétracte aussitôt, lentement, rejoint le reste affaissé du vieux monsieur. Un autre doigt, tout aussi seul. De plus en plus de doigts. Le vieux monsieur s'ébroue. Ses mains perdent chaque minute de pesantes années, convoquent leur éternelle jeunesse. Le Steinway se rétrécit sous ces mains déridées, virevoltantes, qui peuvent improviser sans rien épuiser sur deux octaves, dix minutes durant. Ces mains percutant les touches, d'un geste de plus en plus magistral, virtuose, simple, ces mains qui tambourinent. Ces mains construisent une matière sonore dont la salle magnifie les infinies nuances. Toujours plus graves, toujours plus denses, toujours plus vite. Le vieux monsieur s'oublie sur son portrait de Dorian Gray à queue le temps d'une petite heure d'un flux musical qui, lui aussi, n'est rien d'autre qu'un flux de conscience. Puis vers les aigus, lentement. La basse déictique qui revient, lourde antienne. Un do majeur le long de ce minuscule piano, fantaisies. C'est fini, déjà. Muhal. Richard. Abrams.

Le légendaire pianiste co-fondateur de l'AACM et ses six décennies à la pointe de la création musicale a étalé son art et sa sagesse, dans une performance marquante ; quoique ceux qui attendaient ses œuvres de « jeunesse » en seront pour leur compte : Abrams explore désormais des matières sonores d'un resserrement harmonique extrême – où respire-t-on ? - qui font voguer sa musique vers des horizons bien plus « classiques » que ses réalisations antérieures. Un peu comme Roscoe Mitchell, aperçu en octobre à Paris pour le demi-siècle de l'AACM. Mais qui pourrait s'en plaindre ? Qui ?

 

L'auditorium de Vincennes n'a pas de bar, et c'est terrible. Barres chocolatées et café de distributeur, comme un souvenir du boulot. Heureusement que Muhal a soûlé son public de la plus belle des façons ce vendredi 29 janvier, laissant au duo piano-violoncelle de François Couturier et Anja Lechner la lourde tâche de lui succéder. Et on serait tenter de dire ces deux-là sont à l'extrême opposé du pianiste du South Side de Chicago, tant leur duo propose des variations plus baroques même que classiques dans un art fasciné de mélodies claires et de construction contrapuntique. En ces temps de réchauffement climatique, Sons d'Hiver souffle le chaud et le froid, sans crainte des rhumes de l'oreille. L'hydrocution n'est pas loin malgré tout à l'écoute de ce duo très maîtrisé, fort tonal et contrapuntique également aux recherches offrant peu d'aspérités pour y nicher son incompréhension et sa curiosité – si toutefois l'auditeur recherche bien cela. Une belle perfection, qu'on aimerait entendre plus souvent désarçonnée (comme dans ce « Papillon » composé par Couturier) et moins explicite. Se plaindre du beau, c'est quand même l'ISF du mélomane. Peut-être bien sa suffisance aussi...

Autre temps, mêmes mœurs. Le dimanche 31 janvier, le théâtre de la cité internationale de Paris accueille la troisième soirée de Sons d'Hiver : le White Desert Orchestra d'Eve Risser suivi d'un trio alléchant (Michel Portal, Bernard Lubat, Hamid Drake). Il pleut, j'ai les pieds trempés.

Où l'on apprend que le théâtre en question est en lutte contre des instances dirigeantes qui n'ont pas vraiment été spécifiées dans la soirée : à entendre le concert du soir, on ira plus loin que le soutien nécessaire aux techniciens et acteurs de cette scène, pour inviter lesdites instances dirigeantes à ouvrir grandes les portes de ces temples de la grande Culture – la majuscule, bien sûr – où se jouent des mystères d'Eleusis élitistes pourtant destinés à n'importe qui. Et ces musiques-là n'ont rien de mystérieux. Merde ! Ouvrez-les grandes, ces portes ! Les oreilles suivront toujours...

Eve Risser et l'esprit de Noël.

Eve Risser et l'esprit de Noël.

Le White Desert Orchestra et l'esprit musical.

Le White Desert Orchestra et l'esprit musical.

 

Enfin... Politiquement et podologiquement las, je m'installe pour découvrir depuis le siège K20 – très bien au passage - cet orchestre d'Eve Risser, qui me reste inconnu malgré ses membres, largement suffisants pour croire que le spectacle sera roboratif et gouleyant. Jugez plutôt : Sylvaine Hélary, Fidel Fourneyron, Sylvain Darrifourcq, Julien Desprez, etc. Et puis il y a un basson. Sophie Bernardo. L'orchestre se lance dans le set – très géologique dans l'ensemble, parcouru de couleurs moult minérales – sur un lent édifice bruitiste entre musiques spectrale et concrète, dont on ne sait guère trop la destination (« Les deux versants se rejoignent »). Celle-ci émerge peu à peu du magma pour imposer des motifs et couleurs à revoir pendant tout le set : unissons binaires des vents qui forment des semblants d'ostinatos presque harmolodiques sur lesquels se greffent des solis, des nappes bruitistes (de la basse, de la guitare, du piano, des percus, des vents, de tout l'orchestre) voire électroniques. Le cocktail remarquablement dangereux de la confrontation du sons divers et disparates pourrait faire chuter chaque instant l'orchestre dans l'expérimentation cérémonieuse et pompeuse, un peu succombée à la mode des temps...

Nenni, nenni. Nenni, nenni, nenni. Que ce soit par l'étonnante alchimie des arrangements et compositions (« Eclats », « Metamorphique » pour les plus impressionnantes dans mes noneilles), par un travail juste terrible sur les timbres (le basson!!!), par l'instauration d'un univers original aussi bien que singulier et tout bonnement kiffant, ou plus évidemment par l'incroyable qualité de chacun des dix musiciens : énorme Sylvain Darrifourcq aux percussions, Sylvaine Hélary à la flûte qui peut donc en sortir plusieurs sons à la fois et crier dedans comme tout Peul qui se respecte, Fanny Lasfargues à la basse et j'en passe... Vraiment, hein : j'en passe plein. Pour en arriver au dernier moment de ce premier week-end de festival (j'étais pô à Mulatu le samedi).

Le trio à faire baver Lubat/Portal/Drake. Putain, les mecs... On va pas tortiller du boule : c'était vraiment de la bombe. D'la balle. Et le tout en rigolant bien, les cris et le rire haut de Portal, les calembours couci-couça de sincérité adolescente de Lubat, les pieds nus et la cordialité de Drake. Et ce dernier, mais quel batteur ! Je sais que ce n'est pas une découverte, mais quand même ! Non, vraiment : un truc de ouf. Et j'en faisais des caisses sur Muhal, mais Portal porte ses 80 ans en jeune homme, aux saxophones comme au bandonéon... Impressionnant! Et plutôt que de m'étendre, je conclurai sur un tic de critique, à savoir le désir d'historiciser tout ça. Car entre les deux « vieilles » générations (Abrams et ce dernier trio) et les deux « jeunes » (Couturier, Lechner et le White Desert Orchestra), Sons d'Hiver a donné à voir et entendre un peu de l'évolution des pratiques musicales depuis cinquante ans, même si bien sûr tout n'y était pas. C'eut été un brin compliqué à organiser.

Hamid Drake, un batteur qui "a la musique dans le rythme", comme le dit joliment Bernard Lubat - ici au premier plan.

Hamid Drake, un batteur qui "a la musique dans le rythme", comme le dit joliment Bernard Lubat - ici au premier plan.

Happy Lubat.

Happy Lubat.

Je m'explique : Muhal comme Portal/Lubat/Drake, dans des musiques entièrement hétérogènes, donnent à voir une recherche de spontanéité musicale et scénique au cœur de leur jeu, de leurs improvisations qui se traduit d'ailleurs par de l'humour, du lyrisme, de la radicalité, etc. mais s'échafaude autour d'un chemin libertaire dans son essence même. Symptôme tout con : l'absence de partitions, qui peut très bien ne rien vouloir dire mais quand même. A l'inverse, les deux autres sets, tout autant différents à tout égard, arborent des démarches musicales plus occupées d'écriture, d'architecture du foutraque comme du perfectionnisme, d'autres soucis en un mot. Alors bien sûr, ne généralisons pas après quatre concerts tant on retrouve de l'un et de l'autre à chaque génération de musiciens. Bien sûr, aucune des deux ne vaut mieux ou moins que l'autre. Bien sûr, il convient de s'en moquer comme d'une guigne, de ces jugements à l'emporte-pièce. Cela dit, il y a quelque chose dans ce constat offert par Sons d'Hiver (et d'autres suivent à coup sûr) d'évolutions générationnelles et historiques, qui soulignent le rôle accru de la professionnalisation, des conservatoires, des bouleversements économiques, de ma bagnole qui perd de l'huile, et tout fout le camp alors...

De diversions en sondes hivernales, aux vieux messieurs, aux plus verts, leurs inventions diverses, (c'est divin !), un premier week-end de Sons d'Hiver.

Pierre Tenne

 

 

 

 

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