Mezzanine du café de la danse, 20h. Accoudé contre la barrière en fer forgé, quelques arpents au-dessus de la guitare et du chonmage de Nguyen Lê. Les six marcheurs de tonnerre sont arrivés le pas sûr, ont empoigné leurs instruments, et entamé le set dans un éclat farouche. « Mapuche ». Sur son tabouret au fond, de noir vêtu, Henri Texier assène un groove phénoménal d'une main ivre de virtuosité, sobre d'assise rythmique. Et harmonique, l'oreille aux aguets. La guitare électrisée de Nguyen Lê, sa touche de rock, kaléidoscope de couleurs, les riffs justes des deux saxophones, Sébastien Texier et François Corneloup, la rythmique infernale de Louis Moutin, au loin les accords d'Armel Dupas sur ses claviers. Pas de repos : tout est déjà en place, presque violent si ce n'était si totalement beau.

Le premier set avance, grand galop sans trêve ni répit dans la succession des chorus ; parfois trois, quatre, combien à la suite ? pour ces musiciens en état de grâce, pour ces musiciens qui même enrhumés donneraient déjà beaucoup à leur public. « Clouds Warriors », « He was just shining » en hommage à Paul Motian, autre Indien comme le dit si justement le contrebassiste et leader. Magnifique hommage, au passage de cette soirée déjà sur les rails d'une intensité démente, qui tout simplement rétablit les valeurs les plus basiques (les plus essentielles aussi) du concert et de l'échange en sons : l'écoute entre musiciens, le don de soi, l'énergie. L'écoute, surtout, de ces six Hurons joyeux, frappe à chaque instant, de plus en plus à la mesure du crescendo de l'hommage à Elvin.

Le second set s'entame sur des rythmes tout aussi enlevés, sans autre transition que la bière au fond de l'estomac et l'ébriété dans les tympans – les mauvais concerts préfèrent l'inverse. « Dakota Mab », hommage à Prévert, fait s'illustrer le duo Nguyen Lê et Louis Moutin dans un échange sur fond de tambour indien et de nappes sonores éthérées mglaughlinesques brodant, lyriques, autour de modalités si parfaitement indiennes qu'on en oublie que la musique sioux nous est inconnue ; avant de se perdre dans un blues rock dont le guitariste a le secret, sous le martèlement térébrant et binaire de la batterie. On part en guerre, on danse le ciel, chanter la terre.

Armel Dupas s'éveille. Plus emprunté au premier set, le second est l'occasion pour lui d'étaler une classe folle, des mains qui le sont plus encore, que font-elles à se tordre ainsi sur les 88 touches? Un, deux, trois soli - combien à la suite? - de très haute tenue, dans un registre si parfaitement blues, si parfaitement groove, si parfaitement musical qu'on se sent... pardonné ? Bien, peut-être... L'écoute, encore une fois, et la complicité humblement prosélyte de ces six-là, tous assez reconnus pour qu'on leur soit reconnaissants de continuer à jouer ainsi alors qu'ils n'y sont pas tenus. L'écoute qui parvient à mêler entre eux les vocabulaires, attaques et expressivités si distinctes de chacun dans un collectif harmonieux, de la force vive de Corneloup (sacré numéro, hier) au lyrisme très dandy de Sébastien Texier à l'alto, plus ténébreux à la clarinette, mais qui persuade qu'il n'a aucun mal à se faire un prénom. Et de tout le reste.

De ma mezzanine du Café de la Danse, je ne pensais guère faire un papier sur ce concert. Quel besoin en ont-ils, ces musiciens si notorieux ? Mais Henri Texier ouvre ses bras, ses grands bras si vifs sur le manche de sa grande basse, démesurément ouverts, généreux... Et on repense à ce qu'en avait dit Agathe à propos de l'album : archéologue atypique, sans doute. Mais ce soir, Henri Texier était soleil Hopi, de cinq chevaucheurs d'azur accompagné, ses camarades. Tout simplement en vie, humain jusqu'à la moelle d'Indiens ressuscités sous nos yeux.

Pierre Tenne

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