Nous étions au festival Jazzèbre de Perpignan les 14, 15, et 16 octobre derniers. Après une première soirée au Théâtre Municipal, nous avons découvert deux nouveaux lieux chers à Jazzèbre : le Conservatoire à Rayonnement Régional et la Casa Musicale. 

Même zèbre, nouveau lieu. Yann Causse, directeur artistique de Jazzèbre, annonce la « conclusion d'un moment du Festival » sur la scène de l’Auditorium du Conservatoire à Rayonnement Régional. Voici la fin du voyage du poly-instrumentiste Laurent Dehors en tant que musicien compagnon de Jazzèbre 2016. 

Laurent Dehors compagnon du Festival, c’est d’abord une « mise en musique du sentiment amoureux », intitulée Chansons d’Amour, en collaboration avec le pianiste Matthew Bourne en janvier. Puis un duo électroacoustique avec Sylvain Thévenard autour de l’idée de mouvement en mai. Et parce que les projets sur lesquels apparait Laurent Dehors font souvent appel à des images mentales et à des expériences de pensée, ce sont ses « Sons de la Vie » qui résonneront ce soir dans l'Auditorium du Conservatoire de Perpignan. Accompagné par Franck Vaillant à la batterie et par Gabriel Gosse à la guitare 7 cordes, Laurent Dehors jongle avec ses huit instruments, pose sa clarinette basse pour empoigner son saxophone ténor, nous fait signe de chanter avec un instrument dans chaque main… 

Tout de suite, l’énergie du trio opère. Le tempo du premier morceau est très rapide, le thème principal rencontre fréquemment des changements de rythme et dialogue avec des solos de guitare. On est impressionnés par la polyvalence de Laurent Dehors, fascinés par le son de Franck Vaillant à la batterie, et touchés par la délicatesse de la guitare 7 cordes de Gabriel Gosse. La musique est gaie, festive. Jazz, rock, électrique, drôle, éclectique surtout… Au gré de l’enchainement des morceaux, Laurent Dehors donne des pistes de réflexion pour faciliter l’appropriation de la musique par le public. 

Laurent Dehors © Luc Greliche

Laurent Dehors © Luc Greliche

Les Sons de la Vie, le dernier disque du Big Band Tous Dehors (Abalone Productions, L'Autre Distribution, 2016) et ici réarrangé pour une performance en trio est en fait un récit métaphorique de la vie à travers la perception sonore. « Wendy » était l’histoire du coup de foudre. On se rappelle de l’électricité et de l’énergie de ce premier morceau, mais il nous prend une envie soudaine de le réécouter, tant on a l’impression d’avoir découvert une grille de lecture - et d’écoute ! - supplémentaire. Après « Wendy », c’est « La course des spermatozoïdes ». Elle est amusante, cette course, parce que la musique part dans tous les sens. La mélodie change fréquemment, on a envie de se focaliser sur l’un des musiciens pour suivre un rythme – un spermatozoïde ? – particulier, mais déjà, il n’est plus là. Car c’est le silence, avec « Gestation ». Laurent Dehors s’assoit et le tempo est beaucoup plus calme. Sur la pochette du disque enregistré avec les neuf musiciens du Big Bang Tous Dehors, on peut lire, comme légende du morceau « Gestation » : « L’orchestre est scindé en deux : d’un côté le liquide amniotique, de l’autre l’embryon, petit poisson perdu dans une vaste piscine qui grossit, l’eau se réduit, le rapport de force s’inverse : les deux parties de l’orchestre suivent cette courbe. » Le titre du morceau nous avait mis sur la voie, mais on découvre encore une épaisseur supplémentaire à l’écoute du disque. « Il y a des morceaux hyper durs à jouer… mais heureusement je suis hyper bien accompagné ». 

Laurent Dehors, Franck Vaillant et Gabriel Gosse [Photo © Luc Greliche]

Laurent Dehors, Franck Vaillant et Gabriel Gosse [Photo © Luc Greliche]

Le son bordélique de la « Chambre des enfants » ; la musique répétitive qui représente l’obstination d’un enfant sur « J’ai trois ans, je dis non ! » ; l’ode à l’adolescence qu’est « Tu dors » ; « Disco », qui ne dépareillerait pas dans une soirée étudiante, puis viennent une « Valse » ; « Attention à tes béquilles » ;  et « Triste », qui symbolise la perte d’un être cher… comme ceux de la Vie, les Sons du trio de Laurent Dehors se découvrent, s’entendent, se rencontrent, s’écoutent et se réécoutent. « La musique doit surprendre autant que la vie ! », indique le préambule de l’album. Il est question de vie, encore, quand le trio remercie le festival et son public : «  Longue vie à un festival qui donne vie aux musiques instrumentales ! »

Après un concert énergisant comme celui auquel on vient d’assister, l’entrée en scène du quartet de Ralph Alessi a de quoi surprendre. Le trompettiste américain vient présenter son nouveau disque, Quiver ( ECM Records, 2016 ), accompagné de Gary Versace au piano, de Drew Gress à la contrebasse et de Dan Weiss à la batterie. Elégant, tout en retenue, le quartet s'efface complètement pour laisser place à la musique. Quelques timides prises de parole ponctuent le concert, et se limitent aux titres des morceaux qui vont suivre. « Here tomorrow », « Heist », « Shush », « Do Over », « Baida ». Les morceaux sont longs et le niveau de technicité des musiciens est impressionnant, même si l'ensemble manque un peu de chaleur. La musique n'est pas facile d'accès, mais quiconque se laisse attraper par un solo de Dan Weiss ou par une envolée lyrique de Ralph Alessi pourra témoigner que ce quartet a, lui aussi, le pouvoir de nous mettre la tête dans les étoiles. Parce que la musique laisse la place ouverte à la pensée et à la méditation, et que l'on finit nous aussi par nous effacer, le temps d'un concert, pour ne voir plus que la musique.  

Ralph Alessi Quartet [Photo © Luc Greliche]

Ralph Alessi Quartet [Photo © Luc Greliche]

Le lendemain, la Casa Musicale, lieu cher à Jazzèbre tant pendant le Festival que pendant la Saison, a accueilli l'un des traditionnels pique-nique musicaux, en compagnie de la Fanfare du Festival et du Ping Pang Quartet. On reconnaît dans la fanfare des membres de l'atelier d'ensemble animé par Laurent Dehors, ou encore Philippe Caron, le président du Festival. Dirigée par le tubiste Daniel Malavergne, la Fanfare joue des thèmes bien connus du public, festifs et joyeux. 

La relève est ensuite assurée par le Ping Pang Quartet. Composé de Denis Charolles (batterie, trombone, voix), Julien Eil (flûte traversière, clarinette basse, saxophones), Christophe Girard ( accordéon) et Thibault Cellier (contrebasse, voix), le Ping Pang Quartet rassemble et entraîne. Hommages à Thelonious Monk,  reprise du « Nécessaire à chaussures » d'Albert Marcoeur particulièrement drôle et réussie, morceaux de Joachim Kühn... Bientôt, le Ping Pang Quartet est rejoint parFanfare pour un final festif. Cet événement aurait cependant mérité plus d'attention de la part d'un public qui a certes répondu présent, mais en petit nombre – le temps gris et le changement de lieu par rapport aux années précédentes n'ont sans doute pas aidé...

Une diversité des lieux et des styles musicaux programmés ; des randonnées pédestres qui côtoient des concerts au Théâtre Municipal, une Maison du Festival où l'on peut interroger l'équipe sur la programmation, écouter des extraits musicaux ou encore lire des coupures de presse pour parfaire nos choix... Longue vie à Jazzèbre ! 


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