Senyawa. ©Anne-Sophie Crosnier

Senyawa. ©Anne-Sophie Crosnier

Du 28 au 30 septembre dernier, le collectif Mirr organisait la première édition de son festival entre la Goutte d'Or et Pantin. Nous nous sommes rendus aux deux premières soirées de ce festival déjà atypique à la réussite indéniable et salutaire.

Et le pont Mirr est beau des maintes rives musicales qu'il relie, de sa jeunesse, de son sérieux et son intranquillité, de son humanité et des difficultés palpables qu'on ressent à la traverser pendant deux jours. Ouais, il en manque un : c'est que je ne l'ai pas vu. N'importe.

La traversée commence mercredi : transe, énergie et gros son qui prend de court, et pourtant on me l'avait fort longuement et précisément décrite. Comme quoi... Pour lancer les fraternités, les trois piliers du collectif s'emparent de la scène. Benjamin Sanz incante un gros groove de sa batterie au son si particulier, le public de centre FGO Barbara s'emplit peu à peu. Le batteur déroule, impliqué et maîtrisé ; soudain Frederick Galiay, soudain Julien Boudart, et le Gondang Music Boxing s'éprend d'un envoyage de bois aux mille effets et à l'assise rythmique hypnotique. Le trio confronte pendant une bonne heure ces couleurs et ces textures décharnées à une extrospection vers les transes shamaniques d'Asie du sud est, proposant une musique s'ouvrant sans cesse aux oreilles et aux individualités dans l'alternance des registres, des énergies et des intensités. Parce que le pont Mirr est pluriel dès son début, offrant autant de chemin qu'il est possible que vous en trouviez, de la force sonore brute aux mélodies les plus épurées.

Frederick Galiay. ©Anne-Sophie Crosnier

Frederick Galiay. ©Anne-Sophie Crosnier

Jean-François Pauvros. ©Anne-Sophie Crosnier

Jean-François Pauvros. ©Anne-Sophie Crosnier

 

Brute, énergie, transe : voilà Pauvros. Le pont Mirr rend hommage, sans dresser de statue morte d'un illustre. Affligé d'un énorme et inaltérable buzz qui l'a très visiblement (et bien logiquement) troublé, Pauvros fait le métier et plus encore, et finit de me convaincre qu'il est sans doute quelque chose comme le dernier punk sur terre. Au moins de la Goutte d'Or ce soir-là, s'il vous plaît... Le pont MIRR fait un peu rêver. Jean-François Pauvros tourne autour de son buzz et de l'improvisation qu'il restreint, en joue, théâtralise, reprend Leonard Cohen et ''House of the Rising Sun'', chante de sa voix térébrante de gravité, croonerait presque, se lâche, sourit. C'est un pont BIS : on ne pensait pas le prendre, mais un buzz a bloqué l'itinéraire prévu. BIS, c'est-à-dire moins préparé mais intéressant d'autres recherches, plus contraintes, dans lesquelles se dévoilent une création presque à nu, un bricolage et un professionnalisme qui laisse apercevoir l'autre face de cet esprit que personne n'a osé cartographier. Il ne faut pas confondre : il y a le manque de sérieux et l'impedimenta, l'imprévu. Pauvros dégage beaucoup trop de son singulier professionnalisme, de son respect pour ce qu'il joue et pour son public, de son âme de grand monsieur qui fait du bien ; et sait transformer l'imprévu en un voyage où il se passe quelque chose.

Senyawa, encore. ©Magali Bragard

Senyawa, encore. ©Magali Bragard

Le pont Mirr, c'est de la surprise. On m'avait prévenu. Senyawa, faut avouer, c'est une grosse claque dans la gueule. Le duo indonésien conclut ce premier soir par un spectacle comme on n'en voit rarement : Wukir Suryadi a inventé un instrument, un bambou à cordes, et Rully Shabara, sa dégaine de rapper balinois, invente des esprits qu'il fait s'affronter sur la scène de la goutte d'or. Convoquant les rituels de possession indonésiens et leur panthéon, le chanteur se fait petite fille, guerrier, esprit menaçant, tout cela à la fois, porté par les sonorités extraterrestres de Wukir Suryadi, qui au-delà d'avoir inventé son instrument, joue sur les effets électroniques sans barguigner. Une décharge. Un soir éprouvant et jouissif, rafraîchit par le dernier métro aérien boulevard de la Chapelle. Vivement demain.

Le trio UNS, de gauche à droite Antoine Viard, Benjamin Sanz et Karsten Hochapfel. ©Magali Bragard

Le trio UNS, de gauche à droite Antoine Viard, Benjamin Sanz et Karsten Hochapfel. ©Magali Bragard

Demain, c'est un autre délire. Le point fort de tous les demains. La soirée contraste avec la veille par un plus grand calme qui réunit les trois sets. UNS attaque et on était bien curieux : l'investissement de Karsten Hochapfel, guitariste parisien hyperactif et si apte à faire vibre qu'on connaissait surtout en sideman, s'est beaucoup trop investi dans ce trio pour ne pas susciter un intérêt forcément bienveillant. Auteur d'une bonne majorité des compositions, le gratteux et sa grosse barbe prennent objectivement leur pied, ainsi que Benjamin Sanz (encore lui) et Antoine Viard au saxophone. Dans un registre très moderne (oui, ça ne veut rien dire) mais d'une finesse d'écriture peu commune, UNS déroule son répertoire avec une miséricorde sans nom pour nos oreilles exigentes. Et la Dynamo de Pantin se remplit peu à peu de sonorités puissamment pleines et intrigantes dans les espaces laissés par un public plus clairsemé et assagi que la veille.

Quand Winter Mass intervient, la solennité douce de la musique atteint son comble : un trio Frederick Galiay, Jacques Di Donato et Sayoko qui pose son instant (ça ne veut toujours rien dire, effectivement) avec un répertoire spacieux et éthéré qui provoque d'abord un semblant d'ennui, puis le concert est déjà fini. Où est-il passé ? Ah mais c'était beau ! Oui, c'était bien. Zen, nous sommes bien.

Winter Mass avec de droite à gauche Frederick Galiay, Sayoko et Jacques Di Donato. ©Magali Bragard

Winter Mass avec de droite à gauche Frederick Galiay, Sayoko et Jacques Di Donato. ©Magali Bragard

Senyawa, toujours, parce que c'est trop bien même si c'était hier.. ©Anne-Sophie Crosnier

Senyawa, toujours, parce que c'est trop bien même si c'était hier.. ©Anne-Sophie Crosnier

Ce deuxième soir s'achève avec un projet qui détonne plus dans la programmation du jour : Palimpseste, de Sylvain Daniel (entre autres bassiste de l'ONJ) propose un voyage dans les ruines de Détroit avec l'aide du scénographe Laurent Simonini : le quartet articule son itinéraire autour d'une démarche très visuelle et d'une esthétique flirtant excessivement avec le binaire et des textures électro pour nos oreilles absolument réactionnaires : on part avant la fin, sans oublier de noter qu'une bonne partie du public est en train de s'éclater avec Palimpseste. On peut toujours se tromper, le public finira toujours par avoir raison. Ou pas, mais il vaut mieux y croire...

Le retour à la Goutte d'Or le lendemain s'est bien passé selon les échos qui circulent entre les immeubles haussmaniens de Babylone. Je n'y étais pas. Le pont Mirr est beau, mais je ne l'ai pas franchi intégralement. Mais déjà : une démarche réussie qui veut décloisonner le lien entre le ''jazz'' et ses publics, de belles musiques, de très belles musiques aux pluralités salvatrices, des surprises comme des parpaings dans la gueule et des sensualités aux tympans, des bières pas chères, des sourires d'humanité savoureuse, et j'en passe. Il paraît que les ponts se bonifient avec le temps. Si tout va bien, le pont Mirr sera encore beau et pour longtemps.

Des photos de demain:

Los Pistoleros del Infinito. © Anaïs Monroc

Los Pistoleros del Infinito. © Anaïs Monroc

Mike Ladd et M. Sayyid. ©Anne Brunet

Mike Ladd et M. Sayyid. ©Anne Brunet


 

 

 

 

 

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