Julien Lourau et Jim Harts.

Julien Lourau et Jim Harts.

Le 22 octobre dernier, le Reims Jazz Festival invitait le projet franco-anglais Electric Biddle, conçu à Londres autour d'un idiome surprenant aux confins de l'électro, du groove, du jazz, et dans l'improvisation libre la plus totale. Avec Julien Lourau comme tête d'affiche française de ce groupe sans leader, le concert rémois a déroulé son enchantement et sa percutante originalité sans discontinuer. Et c'était bien.

 

Je n'ai plus écouté Julien Lourau depuis des années. Le ventre chargé par Boulingrin, je voudrais dormir. Ce n'est même pas Julien Lourau, mais Electric Biddle : un quartet composé avec le saxophoniste français lors de son exil à Clapton, quartier de Londres où est sis le bar le Biddle Brothers (CQFD). Autant dire que j'arrive avec une disponibilité assez légère à la musique. Puis tout ce qui est électrique, moi, vous savez...

Le set s'ébroue autour d'un premier fil rouge à l'épure déstructurée, au cours duquel Julien Lourau tonitrue quelques notes, répétées à l'envie pour mieux malaxer la matière sonore qu'il modèle de ses effets. « Je voulais tenir le saxophone au loin », dira-t-il après le concert. Et peut-être reconstruit-on, mais cette distance-là participe de ce qui fait plonger la musique d'Electric Biddle dans quelque chose de véritablement électronique, où les effets bénéficient comme rarement d'un traitement instrumental. Il ne s'agit pas de couleurs, de références, mais de l'instrumentation d'une matière sonore et des textures comme rarement on l'a entendue.

Le quartet se retrouve autour de ce défi commun, sans que l'on ne se repère véritablement dans le déroulé de la musique. Lourau lance des mains félines, subitement, sur ses instruments : pourquoi n'a-t-il pas joué depuis quelques secondes ? Dave Maric est bloqué sur quelques notes de ses claviers, pourquoi ? Jim Harts à la batterie a délaissé le bruitisme pour un groove des plus binaires, et Hannes Riepler distord sa guitare après avoir fait rêver de Grant Green... L'entente était totale, la voici évanescente. Et elle revient. « Everything is improvised », affirme le quartet. L'émérite collègue de Jazz Mag Jean-François Mondot et moi-même, éberlués : « Tout ? », car nous parlons aussi anglais. Everything.

Electric Biddle, moins le pianiste Dave Maric.

Electric Biddle, moins le pianiste Dave Maric.

Si scoop il y a, ce sera bien celui-ci : nous avions assisté à un concert d'improvisation libre, et pour la première fois, il sonnait comme un concert d'électro. De groove. De danse. De jazz si l'on veut. Quelque chose qui ne serait pas possible sans l'entente palpable entre les musiciens, sans le travail du vocabulaire propre à chacun des musiciens et à eux quatre ensembles, sans ce travail dans lequel ils nous confient même réécouter régulièrement les bandes de leurs concerts. Ce travail qui permet d'établir dans l'écoute et l'attention à une temporalité singulière, si différente de l'improvisation ''classique'' du jazz, une musicalité riche de ses particularismes. Electric Biddle bidouille dans un brouet étonnant des évidences dansantes et expressionnistes, hors du canevas des simples soli : la complexité du propos collectif du quartet masque mal la simplicité quasi hors norme de chaque élément. Ce sont quelques notes de saxophone, des riffs élégamment tonaux de la guitare, l'ostinato quasi classique du piano, la rythmique bancroche des fûts, tout ce qui va changer, qui s'est déjà transformé, et dont la superposition mouvante crée un instant musical à la richesse pénétrante.

Le talent des musiciens dans cette musique sans filet ne laisse pas d'impressionner, et le moindre mérite de ce concert rémois n'était pas de nous présenter les trois zikos qui accompagnent Lourau, dans une formule où ils peuvent exprimer librement et pleinement leurs personnalités musicales. Les musiciens ont coutume de mettre en avant les rencontres entre individus au fondement de toute musique. Et on est rarement convaincu de ces discours langues de bois. Sauf qu'ici, dans la formule de liberté choisie, il faut convenir que ces quatre-là parviennent à un degré de cohérence collective inouïe alors même que les points communs de l'expression individuelle n'ont aucune évidence – tout en gardant à l'esprit la versatilité de ces musiciens poly-talentueux.

Le concert se conclut. J'ai pris, dans la gueule, ma petite claque inattendue de ces concerts où l'on nous traîne sans savoir pourquoi mais qui vous séduisent, en sachant très bien pourquoi vous ne saviez pas pourquoi. Savoir, je ne sais... Mondot et moi-même courons harceler les musiciens, leur infliger nos névroses de journalistes autour d'un verre de bulles locales. De cette discussion ressort la certitude plus pleine, plus vraie, que sans concept ni mot d'ordre, l'Electric Biddle impose la nouveauté et la sensibilité d'une musique tissée d'audace et de talent brut.

Jim Harts

Jim Harts

Hannes Riepler, en gros plan.

Hannes Riepler, en gros plan.


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