Surnatural Orchestra, "Jazz Fabric" au Carreau du Temple, 21 janvier 2016.

Si par hasard l'envie ou la nécessité vous prenait d'emprunter la rue Eugène Spuller, Paris 3e, vous croiserez certainement une poignée exaltée d'enfants tapant dans une balle, parfois constellée d'un père hagard, qui sait d'une mère, dédaignés le plus souvent au loin par un groupe d'adolescents crapotant quelques cigarettes en tenant les murs de la mairie d'arrondissement, l'invisible bâtisse néo-classique du bon temps de Badinguet, surplombe le quartier de son solennel ridicule, sans que jamais quiconque n'y arrête son regard car chaque piéton veut aller profiter d'un couscous au marché des Enfants Rouges, s'allonger dans l'herbe avec les clodos à barbe du square, dépenser 7,50 la limonade aux terrasses des nombreux cafés environnants, ou peut-être un jeudi 21 janvier 2016 pénétrer la façade sud Carreau du Temple pour une nouvelle édition de Jazz Fabric, la vingt-cinquième depuis 2014 de ce rendez-vous bien connu mais auquel l'amateur lève bien souvent son galurin crasseux, ne serait-ce d'ailleurs que pour ce lieu si convivial, où le Surnatural Orchestra nous invite en musique à monter nous asseoir, et tout est fol et bon, vous êtes heureux, et sans plus de prudence vous traînez des pieds, reprenez une bière tandis que le public suit, bonhomme et farceur, ces joueurs de flûtes de Hamelin, vous arrivez en dernier sur le champ de bataille, quiets, contents ; qu'y a-t-il de grave à cela ? puis prenez place nonchalamment à la droite de la scène, juste en face des percussions, vous attendez, patiemment, le début étrange de ce concert qui vous enchante déjà, quiets, contents, quelle belle soirée ! et le concert s'emballe, une fièvre, un spasme, un univers, avant qu'un constat ne vous ébranle... au loin les flûtistes ne vous atteignent pas, les trompettes ne vous émeuvent pas, les trombones mêmes ne vous parlent pas, et l'agitation de la section de saxophones vous semble peu distincte, un martèlement vous surprend, un martèlement terrible, chtonien, et tout bascule peut-être et...

Stop. Tout ça pour dire que faut pas se mettre à droite de la scène, parce qu'on entend que la batterie. Et que ça ralentit l'entrée dans le concert, surtout quand les premiers morceaux font la part belle à l'expansion binaire du batteur, que ma situation acoustique m'a empêchée certainement d'apprécier à sa juste mesure - comme l'ensemble de l'orchestre dans ces premières minutes. Maintenant que les présentations sont faites – « bonjour, je suis un pauvre type et je vais vous cracher un tantinet à la gueule » – parlons du reste.

Zip a di dou da!

Zip a di dou da!

Ce reste qui est fichtrement, bougrement, asperlutemment intéressant. Pour deux raisons, selon mon cerveau qui aime bien catégoriser : la première est tout simplement qu'on a affaire à une sacrée troupe de musiciens, dix-huit si mon boulier ne me trompe pas. Des soli de rétiaires libertins, d'esthètes inflexibles, d'enfoirés... De celui en ouverture de Fanny Menegoz à la flûte, imprévisible lyrisme, à celui de Fabrice Theuillon au baryton, le groove minimaliste à la force granitique. Le tout sur des compositions sorties de leur nouvel album (la chronique dans ces colonnes, bientôt. Promis) qu'on redécouvre entièrement sur scène, confirmant à leur qualité simple, matériau dont l'orchestre explore constamment la richesse sur scène. Exploration, kezaco?

Kezaco d'abord que le Surnatural Orchestra ne veut pas être un big band comme les autres. Tout en voulant apparemment l'être quand même ? Je ne sais pas. Vaste question. Pas comme les autres cependant, par le jeu, très scénique, qu'ils déploient sur scène et constituent la vraie originalité de l'orchestre en même temps que la deuxième des raisons trouvée par mon cerveau pour s'intéresser pleinement à leur musique . Ce jeu, cette mise en scène sophistiquée et vachement bien faite qui leur permet des incartades théâtrales, souvent absurdes, qui séduiront ou laisseront indifférents en fonction de vos goûts personnels, mais indubitablement vachement bien faites. Ce qui est sûr, ce travail scénique autorise la petite vingtaine de musiciens (et pas seulement de musiciens), à mettre en pratique une autre façon de faire de la musique, ce qui n'est pas rien, et sans se prendre trop au sérieux, ce qui est beaucoup.

Contre toute attente, le trompettiste a eu la fève.

Contre toute attente, le trompettiste a eu la fève.

 

Le concert devient ainsi le lieu d'une construction-démolition du rituel musical puisque l'orchestre détruit le 4e mur propre au théâtre et dont nous avait parlé l'ami Bertold Brrrraicheuteu il y a un siècle ou presque, ce qui signifie qu'ils l'avaient édifié auparavant car je ne sache pas qu'il existât jamais vraiment en jazz un mur de cet acabit. Bi bi. D'où l'impression d'un spectacle entièrement neuf, usant d'un arsenal scénique qui ne l'est sans doute pas autant : jouer dans le public, rendre manifeste le travail de lumière, mouvements des musiciens, commencer le concert dès l'entrée, ne pas le finir aux applaudissements ni dans la salle, etc. Déjà vus, mais encore une fois : vachement bien fait et traduisant une façon de jouer de la musique devant laquelle, personnellement, je fonds, et accorde sans restriction mon blanc-seing sans valeur à leur musique tout aussi bien exécutée, alternant jazz, improvisation, rock, jungle, tarentelle, sardane, et tutti quanti.

Jouer dans le public, rendre manifeste le travail de lumière, mouvements des musiciens, commencer le concert dès l’entrée, ne pas le finir aux applaudissements ni dans la salle, etc.


Ces deux attraits exercés sur scène par le Surnatural Orchestra sont en réalité bien mêlés en un seul, qui les réunit, plus vitalement musical : moins que la volonté de faire un spectacle total et débridé, on ressent un lien fort entre la nécessité de la mise en scène poussée le plus loin possible et la démarche orchestrale -le sound painting, technique d'improvisation collective - qui structure avec force le propos de l'orchestre et autorise un jeu mouvant et constant sur la composition du big band, dont la configuration en section rappelle parfois un orchestre des années 30, mais mute sans cesse au rythme de l'improvisation et de la musique. Un être vivant dont chaque atome – le musicien – s'agrège à un membre, puis un autre, sort pour être seul cinq minutes, retrouve ses copains atomes et joue avec tous réunis, atone se tait, crie, chante, joue. Lorsque une telle ambition s'élabore dans une ambiance telle, si évidemment sincère et enthousiasme, l'admiration s'impose vite et ne peut que mener à rentrer dans le spectacle. Une vraie expérience de concert, qui surprend et n'a jamais été vue – quoiqu'on retrouve tout de même des réminiscences de nombreux orchestres et collectifs, des big bands plus anciens à certains collectifs free type Willem Breuker ou Compagnie Lubat, jusqu'à quelque chose de l'esprit du premier Sacre du Tympan.

Les aspects théâtraux – très dans la mode du moment à ce que m'a permis de comprendre ma moitié, qui n'ignore pas comme moi le théâtre et m'a traîné devant la troupe tg Stan, qui met en œuvre avec succès des démarches similaires, semble-t-il – apportent un vrai plus, tout en se forçant à se demander parfois s'ils ne confortent pas ce public-là dans un certain conformisme de consommateur culturel un peu béat. J'explique : l'absurdité, le débridé, le bordélique et tout le toutim sont aussi devenus des signes potentiellement démagogiques d'une subversion qui ne transgresse plus rien mais que nous – oui, nous – consommons avec avidité, pour nous conforter, nous caresser dans le sens du poil, nous les fous, nous les artistes, nous les cultivés... Je dis plus ça au passage, car ces musiciens ont bien l'air de s'en tamponner et c'est tant mieux, leur jouissance est aussi la nôtre, leur concert une bombe joyeuse à la force de conviction simple et implacable. L'évidence. Tant mieux après tout s'ils nous permettent aussi de poser cette question que le spectateur oublie souvent, car personne ne la lui pose vraiment : sa responsabilité d'auditeur et de consommateur, souvent hélas réduite au cliché que la « Culture », ça ouvre l'esprit et que somme toute, ce n'est pas de la consommation comme les autres, et patati et patata...

Ô, chiantes questions ! Le Surnatural Orchestra entame une bourrée dans le hall du Carreau du Temple, on danse. Je rentre ; demain je me lève tôt. Le ciel sans étoile de Paris et la musique en moi ; le quartier vibrant au loin des échos de cette fête qui était plus qu'un concert de jazz. Rue Eugène Spuller, des adolescents se bécotent. Si par hasard, l'envie vous prenez de faire un tour surnaturel dans le quartier, pensez à Jazz Fabric. Et si par hasard, la nécessité vous envahissez de voir comme se fabrique le jazz d'aujourd'hui, parmi d'autres le Surnatural Orchestra a deux trois trucs à montrer. Et d'abord l'exaltation, d'abord le jouir, l'évidence. A voir sur scène et nul part ailleurs, le kiff !

Pierre Tenne


Les photos sont celles de l'orchestre, et n'ont pas été prises lors du concert, le rédacteur prenant des photos bien trop horribles pour être honnêtes.

Le Surnatural Orchestra, c'est eux (ça fait beaucoup) :

CLÉA TORALES flûte
FANNY MÉNÉGOZ flûte, piccolo
ADRIEN AMEY saxophones soprano et alto
BAPTISTE BOUQUIN saxophone alto, clarinette
JEANNOT SALVATORI saxophone alto
ROBIN FINCKER saxophone ténor, clarinette
NICOLAS STEPHAN saxophone ténor, chant
FABRICE THEUILLON saxophone baryton, effets
JULIEN ROUSSEAU trompette, bugle, euphonium
ANTOINE BERJEAUT trompette, bugle
IZIDOR LEITINGER trompette, bugle, mellophone
HANNO BAUMFELDER trombone
FRANÇOIS ROCHE-JUAREZ trombone
JUDITH WEKSTEIN trombone basse
LAURENT GÉHANT soubassophone, clavier basse
BORIS BOUBLIL claviers, guitare
ANTONIN LEYMARIE batterie
SYLVAIN LEMÊTRE percussions

ZAK CAMMOUN, CORENTIN VIGOT son
MICHAËL PHILIS, JACQUES-BENOÎT DARDANT lumières
PHILIPPE BOUTIER régie générale



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