Mais qu'est-ce qu'il fait froid ! Remarquez, c'est un temps normal pour janvier. Il faudrait enquêter sur l'empreinte climatique du jazz : toutes ces tournées, ces billets d'avions, ces disques, cette dépense d'électricité... Sauvez la planète : mangez des saxophones. Mais tout va bien, au studio de l'Ermitage, il fait souvent chaud.

La salle du XXe arrondissement ne m'avait pourtant guère montré jusque-là ses places assises devant la scène, et l'ambiance intimiste qui sied aux amateurs de jazz. Pas habitué non plus à quitter les lieux avec une aussi nette conscience et aussi peu d'alcool dans le sang... Hum, bref. La Fabrica'son, label et collectif du neuf-zedou qui gagne tant à être connu, inaugure ses soirées au studio de l'Ermitage, dont on espère qu'elles deviendront un vrai rendez-vous pour le public. C'est Pierre de Trégomain et son quartet qui ont la lourde tâche de lancer les hostilités.

Pierre de Trégomain

Pierre de Trégomain

 

Pour ceux qui ignoreraient le bonhomme, il officie avec un moyen plutôt rare dans le milieu : la voix. Une voix atypique, magnifiée dans le registre aigu, tout dans la tête, mais dont les attaques parfois en lisière d'une nasalité charmeuse font craindre la fausse note pour toujours retomber sur ses pas, intriguer et questionner. Une voix qui a ses moments de grâce, comme ce duo piano (Arnaud Gransac)-chant entre unisson et imitation sur « Morning Lullaby », chantourné d'arpèges bienvenus de la main gauche au clavier. Tel encore le riff très binaire et excité, rompant largement avec le répertoire précédent, d'un « Back » plus enlevé, au cours duquel le leader offre une séance de vocalises en lisière de l'incroyable en jouant sur des modalités très « traditionnelles » (beaucoup d'écarts augmentés/diminués, pour se faire plus précis).

Le répertoire du set est très largement celui de Shelter, dernier album de Pierre de Trégomain, qui offre un set complet d'un jazz parfois très classique, mais très séduisant, notamment dans ses moments de grâce cités ci-dessus. La section rythmique fait sentir une vraie complicité et une maîtrise infaillible, même si on peut pinailler face à certaines récurrences harmoniques du propos (des arpèges par exemple). D'un point de vue rythmique, ces trois-là impressionnent bien plus, Bruno Schorp à la contrebasse, mais surtout Benoist Raffin derrière les fûts. Le gus, déjà aperçu dans les ensembles de Paul Wacrenier, impressionne par la variété de ses registres et la finesse toujours inflammable qu'il témoigne à chaque coup de baguette. Sur « Let me be voice », vrai gros final du set, son petit numéro sur les cercles des toms, tout con mais tout bon, laisse songer qu'il fait ce qu'il veut. Et qu'on veut ce qu'il veut. Je me comprends.

Benoist Raffin

Benoist Raffin


Dix minutes de battement : bière, clope, pipi. On admire l'ambiance et la salle, toujours au top. On entend devant la salle et dans le froid un monsieur entre deux âges décréter au téléphone que ce n'est pas du jazz, et que c'est nul, et qu'il va se barrer, et que caetera. On est donc rassuré sur le fait que toujours les salles de jazz entendront ce discours, le plus monstrueux serpent de mer de l'histoire de cette musique. Et on rentre admirer le trio de Sébastien Paindestre, pianiste. Avec son special guest, mister Dré Pallemaerts : bonne soirée pour les amateurs de batterie.

Dré Pallemearts.

Dré Pallemearts.


Jean-Claude Oleksiak, à la contrebasse ce soir.

Jean-Claude Oleksiak, à la contrebasse ce soir.

Le pianiste se love dans l'ambiance chaleureuse de la salle, abritant un public d'une rare qualité, déjà acquis avouons-le à la cause de ces musiciens qui le lui rendent sans barguigner. Trois titres pour le trio : quadrature du triangle. Un set assez court, mais qui fait saisir l'esprit très atlantiste du band, ce qui n'a rien d'étonnant au vu des amours américaines de Sébastien Paindestre. Bien aidé par un Dré Pallemaerts tout en maîtrise joviale (un musicien à voir autant qu'à écouter, vraiment), le pianiste ronronne dans ses compositions léchées, notamment « Gaza Paris Jérusalem », cale une main gauche ferme et jamais prise en défaut laissant le champ libre au lyrisme pénétré de jazz de sa main droite.

Mais je me dois d'être honnête : l'arrivée rapide de Dave Schroeder pour faire de ce trio un quartet hisse le set à un niveau supérieur qui a posteriori confère une saveur plus légère à cette ouverture. L'Américain fait partie de ses musiciens qui par leur seul talent, l'unique expressivité de leur instrument, imposent d'emblée la profondeur de leur musique comme une évidence. Quelques notes, une certitude... « En rouge », au saxophone soprano, ouvre ce bal dans lequel l'ensemble du quartet passe la seconde, puis toutes les suivantes en concluant sur un crescendo redoutable que seul le rire et la bonne entente des musiciens permet de détendre. Peut-être suis-je trop sensible.

 

L'arrivée de Schroeder est surtout l'opportunité d'une libération pour les trois musiciens déjà présents : le duo Paindestre-Schroeder sur « Bruce Lee » (augmentation magistrale de « Donna Lee » par Schroeder) pète le score, fait bien zaisir lorsque le pianiste s'amuse dans une virtuosité bop à l'ancienne, aux lointains accents monkiens. Le show de Dave Schroeder à l'harmonica (il avait auparavant empoigné la clarinette : l'homme est complet) sur « No More Words » ajoute une autre palette dans la cohérence ascendante du set, et rappelle à nos mémoires trop oublieuses que l'instrument a son histoire avec le jazz. Souviens-toi de Toots Thielemans, et mords un harmonica ! Le rappel (« Petra ») conclut brillamment le set qui confirme plus encore que l'album (Atlantico, En Rouge) que ce jazz tient une forme réjouissante sans trop se poser de (mauvaises) questions. Le meilleur moyen de choisir un idiome parfois suspect de classicisme, mais toujours moderne et évident, une complexité dans l'agencement des phases mélodiques qui recèle une écriture généreuse et tout à la fois tâtillonne, une richesse rythmique qui n'est pas exclusivement le fait d'un Dré Pallemaerts en contrôle total.

Sébastien Paindestre

Sébastien Paindestre

Dave Schroeder

Dave Schroeder

Il fait moins froid. Je sors pour la première fois aussi bien digne qu'heureux du Studio de l'Ermitage. Si la Fabrica'son reproduit chaque soir un tel alliage de convivialité et de talent, comment ce nouveau rendez-vous ne rencontrerait-il pas le succès qu'on lui souhaite, en espérant qu'il fera découvrir à un public toujours plus grand des musiciens qui le méritent largement ? Et tant pis pour le réchauffement climatique et les saxophones sauce gribiche.

Pierre Tenne

Et un grand merci à Nathalie-Lady Millions pour les superbes photograhies !

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